La conférence «Promesses du millénaire» - Mettre les droits dans le panier... plutôt que de les jeter!

Montréal sera l'hôte aujourd'hui de la conférence «Promesses du millénaire». Le Québec tout entier devrait, semble-t-il, se réjouir de la présence de «personnalités» de marque venues y exprimer leur souci de la pauvreté dans le monde, plus particulièrement celle des enfants.

L'objectif de cet événement, nous dit-on, «est de conscientiser, sensibiliser et convaincre les décideurs d'agir concrètement pour améliorer le sort des enfants dans le monde». On nous permettra d'exprimer ici un scepticisme certain, un illustre invité, lui-même ex-décideur, ne s'étant pas particulièrement illustré pour avoir fait reculer la pauvreté dans son propre pays tandis que plusieurs personnes très fortunées qui en appellent généralement à la charité privée et à la générosité individuelle «pour aider les pauvres» n'invoquent presque jamais le respect des droits ni ne proposent et n'appuient des politiques gouvernementales plus justes.

Nous tenons à rappeler que s'il y a des enfants pauvres au Québec, comme ailleurs dans le monde, c'est parce qu'il y a des familles pauvres. Et que s'il y a des familles pauvres, c'est que les parents ou le parent responsable (en majorité des femmes) ne vivent pas dans les conditions leur permettant d'exercer leur droit à un niveau de vie suffisant.

Le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, dont le Canada et le Québec sont signataires depuis 1976, stipule en effet que «toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour elle-même et sa famille ainsi qu'à une amélioration constante de ses conditions d'existence». Le respect de ce droit relève de la responsabilité étatique, et sa mise en oeuvre, des politiques publiques.

Actuellement, des milliers de familles doivent s'en remettre à la charité privée, voire à la générosité individuelle, pour nourrir leurs enfants. Cette situation est inacceptable. La charité, aussi bien intentionnée, aussi bien organisée, aussi importante soit-elle pour les individus en détresse, ne peut remplacer ni même compléter des politiques publiques et des lois dont la finalité première est de s'attaquer aux causes structurelles de la pauvreté.

Celles-ci sont liées à l'insuffisance du salaire minimum pour sortir de la pauvreté, aux prestations d'aide sociale trois fois inférieures au seuil de pauvreté et non indexées, aux modifications constantes et à la baisse des règles du marché du travail, aux fermetures d'usines, à l'insuffisance des politiques sociales visant un revenu décent, la gratuité des médicaments pour les personnes à faibles revenus et l'accès à des logements sociaux ainsi que l'explosion de hausses de tarifs pour des services publics (transports, électricité, services de garde).

Du «club des petits-déjeuners» au «club des grands soupers»

Ce n'est pas non plus la charité privée, subventionnée par des fondations, des fiducies et des abris fiscaux interposés, qui viendra à bout de la faim dans le monde. Dix ans après le sommet de Rome, en novembre 1996, où la communauté internationale s'était fixé comme objectif de réduire de moitié le nombre de personnes souffrant de la faim, le directeur général de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture constatait ceci: «Nous sommes confrontés à une triste réalité: aucun progrès n'a été vraiment accompli en la matière.» Chez nous, une récente publication de l'Institut de la statistique du Québec révélait que les écarts entre les riches et les pauvres ne cessent de croître et que près du quart des familles monoparentales sont à faible revenu.

Au Québec comme ailleurs dans le monde, nous vivons ce paradoxe selon lequel il devient de plus en plus fréquent de s'appauvrir dans des sociétés de plus en plus riches. Cette dure réalité nous renvoie à l'orientation même et au fonctionnement du système économique dominant, qui fabrique cette pauvreté, ainsi qu'à la mondialisation néolibérale, dont le Forum économique de Davos constitue un triste fleuron.

Si le rêve de l'initiateur de l'événement «est que la Conférence "Promesse du millénaire" de Montréal devienne un jour pour l'avenir humanitaire ce que le Forum mondial de Davos est au niveau économique, soit une référence et une source de changements», on nous permettra de ne pas partager cet objectif. Car ce «club sélect des grand soupers», rassemblant toute l'élite économique de la planète, pèse de tout son poids pour maintenir le statu quo en faveur des plus nantis.

Les droits d'abord

En mai dernier, le Canada et le Québec étaient sévèrement condamnés par le Comité du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de l'ONU pour leur manque de respect à l'endroit de plusieurs de leurs engagements: le droit à un niveau de vie suffisant, le droit au logement, à l'éducation, à des conditions de travail justes et favorables, l'accès à la justice et les droits syndicaux.

Or, au moment même où les pressions populaires se font de plus en plus fortes pour rappeler les dirigeants politiques à leurs responsabilités envers ces droits, à leur engagement à les faire progresser, au fait que les reculs leur sont interdits et qu'ils doivent consacrer le maximum des ressources disponibles à leur réalisation, nous assistons à un retour en force de la charité privée, nous rapprochant en cela dangereusement de notre voisin états-unien.

La ministre de l'Emploi et de la Solidarité sociale du Québec, Michelle Courchesne, nous y invitait d'ailleurs le 17 octobre dernier dans un texte paru dans différents quotidiens: «Dans le cadre de la Journée mondiale du refus de la misère, je me permets de lancer un appel à la générosité et à l'empathie des entreprises et citoyens afin qu'ils s'impliquent davantage, de façon durable et solidaire, dans ce défi collectif qui se veut certes exigeant mais réalisable.» Certes, on nous rappelle que le gouvernement «fait sa part», comme si l'État était un partenaire comme les autres et parmi d'autres.

Loin de nous l'idée de dénigrer la charité tout comme l'entraide. Celles-ci ont leur place, mais elles appartiennent à l'univers du privé, du religieux, de la gratuité, et non pas à l'univers du politique. Elles répondent actuellement à des besoins criants, mais nous aspirons à une société où le respect du droit de chacun à un revenu décent les rendrait obsolètes.

Une société doit mettre en oeuvre des mesures de justice sociale et de partage de la richesse pour venir à bout des conditions structurantes qui créent la pauvreté. Ces mesures passent entre autres par une fiscalité plus progressive, qui repose sur le principe d'imposition équitable des citoyens, des entreprises, et sur l'élimination des avantages liés aux transferts d'argent dans les paradis fiscaux, une pratique qui diminue la capacité des États d'investir dans des politiques publiques à la hauteur de leurs engagements internationaux.

Nous pensons qu'un «autre monde est possible», un monde qui soit délivré de la pauvreté. Nous en avons les moyens techniques et scientifiques. Nous en avons les ressources économiques. En avons-nous la volonté politique?

Commençons tout de suite au Québec par le retrait de l'injuste loi sur l'aide aux personnes et aux familles (loi 57) et l'augmentation et l'indexation de l'aide sociale. Commençons tout de suite en nous fixant l'emploi décent comme objectif collectif dont le premier pas passe par une augmentation substantielle du salaire minimum. Ce serait une première vraie réalisation du millénaire.

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Meghan Lewis, Action santé Outaouais; Michèle Chappaz, Center for Community Organizations; Johanne Nasstrom, Coalition nationale des tables régionales d'organismes communautaires; Francine Cabana, Comité Justice-Québec de la Conférence religieuse canadienne; Chloé Serradori, Confédération des organismes de personnes handicapées; Réjean Parent, CSQ; François Vaudreuil, CSD; Lorraine Guay, D'abord solidaires; Sylvie Lévesque, Fédération des associations de familles monoparentales et recomposées du Québec; Marie-Josée Corriveau, FRAPRU; Nicole Jetté, Front commun des personnes assistées sociales du Québec; Michèle Asselin, Fédération des femmes du Québec; Lina Bonami, FIIQ; Nicole Filion, Ligue des droits et libertés; Catherine Proulx, Organisations populaires des droits sociaux (région Montréal); André Trépanier, Regroupement des comités de logement et associations de locataires du Québec; France Lavigne, R des centres de femmes; Céline Morin, Regroupement des maisons de jeunes du Québec.