L'accès aux médecins spécialistes - Je-m'en-foutisme, mépris ou incompétence?

«Mais enfin, Madame, pour obtenir un rendez-vous dans cette clinique, il faut avoir un cancer!» Ne pouvant me targuer d'un tel privilège, devais-je passer outre et raccrocher? Je n'en étais pas à ma première tentative... J'avais passé la matinée pendue au téléphone, l'annuaire sur les genoux, le calendrier sous les yeux et un stylo en main, prête à griffonner l'horaire d'un rendez-vous que j'espérais proche.

Tout avait commencé un mois auparavant, par une douleur dans le cou et un léger empâtement au-dessus de la clavicule. Un médecin consulté «sans rendez-vous» avait suspecté, sans me regarder et sans se poser de questions, un cancer de l'estomac métastasé. N'ayant pas à me plaindre de ma digestion, je m'étais empressée d'oublier ses prescriptions saugrenues de radiographie avec repas baryté et autre endoscopie gastrique...

Quelle ne fut cependant pas ma surprise quand, quelques jours plus tard, j'avais palpé par inadvertance, à la surface de mon sein gauche... une bosse! Mon sang n'a fait qu'un tour! Là était le cancer! Que faire? Il fallait absolument consulter un spécialiste! Faire un diagnostic, commencer un traitement! Surmonter cette angoisse folle, mêlée d'un espoir insensé! Non, ce n'est pas possible, pas moi, pas maintenant...

Première station

Le gynécologue qui me suit d'un test PAP à l'autre me semble capable d'écoute et de compréhension. En lui repose mon espérance en ce moment d'intense interrogation. Mais avant de l'atteindre, avant d'être rassurée, il faut passer l'épreuve de son secrétariat. Aucun rendez-vous possible avant trois semaines! Cependant, devant mon angoisse très perceptible et mon insistance jugée déplacée, on me fait la grâce de me préciser que si, par hasard, une patiente renonçait à son rendez-vous d'ici là, on penserait à moi.

Pendant trois semaines, j'ai appelé la secrétaire tous les jours, m'inquiétant désespérément d'un éventuel désistement. En vain. Peut-être aurais-je dû aller à l'urgence et patienter des heures, des jours, des nuits, pour qu'on prenne en compte mon problème, qui n'en est peut-être pas un, qui ne représente pas une urgence vitale immédiate, qui peut attendre encore et encore... pour finalement s'avérer irrémédiable.

Enfin, le jour J est arrivé et, avec lui, l'espoir ravivé de m'être trompée: ce ne serait rien, on en rirait bien. À l'annonce de la raison de ma visite, le gynécologue se rue sur mon sein, confirme la présence de la bosse et m'annonce d'un même souffle qu'il faut faire vite. Une mammographie, puis la consultation d'un «vrai» (sic) spécialiste du sein, qui fera une échographie, une biopsie, et le traitement commencera. Nous sommes lundi, tout sera fait d'ici la fin de la semaine; pour commencer, allez à côté pour la radio, et au revoir!

Deuxième station

Je cours littéralement au centre de radiologie, où on me propose un rendez-vous deux mois plus tard. Devant mon air ébahi, la secrétaire me rassure: «C'est un examen de routine, vous avez un an pour le faire.» Un examen de «routine»? Oui, c'est ce qu'a écrit mon gynécologue sur la prescription! Mais alors? Il n'est pas inquiet. J'ai rêvé son air soucieux quand il a palpé ce nodule. Tout va bien, je peux respirer.

Cependant, j'ai bien entendu qu'il fallait «faire vite» et voir un spécialiste. Cela n'a aucun sens.

Il serait plus rassurant de penser que je n'ai rien, de nier carrément le caractère inquiétant de cette bosse obsédante, mais je ne peux pas m'y résoudre. J'insiste donc: «J'ai un nodule dans un sein. Je ne comprends pas pourquoi le gynécologue a écrit "routine". Je suis inquiète. Où pourrais-je passer une mammographie rapidement, s'il vous plaît?»

L'adresse en poche, je me rends aussitôt au centre de radiologie qui accepte les patients «sans rendez-vous». Là, surprise! Je suis prise en charge dans l'heure par une personne bienveillante et empathique, qui pratique les radiographies de dépistage à la recherche d'un éventuel nodule (et non, faute de prescription adéquate, des images ciblées permettant, d'un point de vue clinique, d'affiner le diagnostic d'un nodule).

Elle me permet de repartir avec mes clichés, privilège incommensurable, sans leur interprétation par le radiologue cependant, laquelle «sera adressée directement et le plus tôt possible à votre gynécologue».

Troisième station

Au risque d'être tannante, j'appelle matin et soir au bureau du gynécologue pour connaître le verdict du radiologue. Je me ronge les sangs... «Maman, nous serons en vacances la semaine prochaine. Comment se fait-il que tu n'organises rien cette année?» Incapable du moindre projet, je ne sais que répondre à mes enfants. Que fait le gynécologue? Il me semble qu'un tant soit peu inquiet de mon état, il pourrait (devrait?) contacter lui-même le radiologue.

J'ai finalement attendu cinq jours pour que, le compte rendu de la radiologie enfin faxé au gynécologue, ce dernier rédige la prescription de l'échographie mammaire, évidemment requise.

Nouvelle épreuve

Une nouvelle épreuve m'attendait: obtenir un rendez-vous avant la semaine des quatre jeudis. Ce fut kafkaïen!

J'ai essayé la Clinique du sein, recommandée par mon gynécologue, séduite par la publicité qu'en faisait son site Internet («Ici, nous évitons aux femmes l'angoisse des examens diagnostiques en pratiquant tous les tests nécessaires dans la même journée»), et composé au plus tôt le numéro annoncé.

«Allô? Non, Madame, ici, c'est la fondation de la clinique. Vous devez composer le numéro de l'hôpital et passer par le répertoire»...

«Allô? Ici, vous êtes en neurochirurgie. Repassez par le répertoire»...

- «Allô? Oui, ici la Clinique du sein. Le prochain rendez-vous est le 25 janvier.

- Comment? Nous sommes le 20 juin! Sur votre site Internet, vous annoncez une prise en charge dans la journée!

- Effectivement, quand vous avez votre rendez-vous, tous les tests sont faits dans la journée. Voulez-vous prendre rendez-vous le 25 janvier?»

J'ai donc appelé tous les centres de radiologie et les cliniques du sein de tous les hôpitaux de Montréal. J'ai affronté tous les répertoires automatiques, discuté avec toutes les secrétaires. Je me suis fait proposer des rendez-vous dans des délais allant d'une semaine à un an et imposer des honoraires de 50 à 150 $.

Devant mon désarroi et ma colère grandissante, toujours la même réponse: «C'est le système, Madame, on n'y peut rien.» Vraiment? Ne peut-on rien pour rendre ce système un peu plus efficace? Pour améliorer la qualité des soins? Pour diminuer la durée et la profondeur de leur angoisse aux patients et à leurs proches? Et pour limiter le je-m'en-foutisme de certains médecins, si ce n'est leur mépris ou, l'un n'empêchant pas l'autre, leur incompétence, voire les trois à la fois?

Les médecins et les décideurs politiques ne seront respectables (et respectés) qu'à la condition sine qua non qu'ils manifestent tout le respect qu'ils doivent aux patients, tout le respect qu'il leur incombe de faire montre devant la souffrance, tout le respect que la vie mérite.

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Isabelle Mondou, Montréal

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