La nation - Un débat mal engagé

Le débat sur la place du Québec au sein du Canada est de nouveau mal engagé. Certains commentateurs n'hésitent pas à dire que le débat sur la reconnaissance du Québec comme «nation» signifie que le génie constitutionnel est sorti de sa lampe. Ils croient à tort que le défi politique consiste maintenant à le remettre dans sa lampe en douce, en évitant les prétendus pièges politiques en cours de route.

Si on file la métaphore, le véritable problème, c'est qu'avec la mondialisation galopante et les nombreuses forces internationales dangereuses en jeu, il n'y a tout simplement plus de lampe. Le défi pressant pour nos dirigeants est de mettre le génie à l'oeuvre pour aider le Canada à jouer son rôle de puissance moyenne à l'échelle internationale et de contribuer à façonner le développement humain, la justice et la dignité.

Pour ce faire, toutes les régions du Canada doivent être solides et dynamiques: l'Ouest, le Nord, l'Ontario et le Canada atlantique, mais aussi le Québec.

L'élan de la jeunesse

La longue et difficile lutte du Québec pour développer ses talents et affirmer son identité est en grande partie gagnée. Les citoyens québécois ont finalement repris le fleurdelisé de Duplessis des mains des souverainistes, des vieux séparatistes et des fervents nationalistes repliés sur eux-mêmes. Un nouveau sentiment de fierté est né au Québec, grâce auquel ses citoyens peuvent se joindre à ceux d'origine anglo-saxonne et aux autochtones pour former la trame de la mosaïque canadienne que nous connaissons aujourd'hui.

De nombreux politiciens, qui se plaisent à patauger dans les vieilles ornières constitutionnelles et à s'adonner au nombrilisme national, ne se sont pas aperçus de l'élan et de l'enthousiasme remarquables avec lesquels les jeunes de toutes les régions du Canada, y compris du Québec, relèvent les défis et s'attaquent aux problèmes du XXIe siècle.

Lors de mes nombreux voyages partout au Canada et au Québec, j'ai discuté avec des jeunes dans les écoles secondaires, les cégeps et les universités. J'ai été surpris de constater à quel point les jeunes de moins de 30 ans s'intéressent et se passionnent pour les grands enjeux auxquels l'humanité est confrontée: les droits de la personne, la pauvreté, le sida, la justice, l'environnement, les conflits et même l'énergie nucléaire.

Ils veulent jouer un rôle actif parce qu'ils comprennent bien qu'il s'agit d'enjeux fondamentaux dans leurs vies. Ils voient le monde non pas comme quelque chose d'abstrait et de lointain mais de près, grâce à Internet et aux médias, et c'est le leur.

Les jeunes de ma génération voyaient leur avenir comme un but lointain, mais les jeunes de partout au Canada se rendent maintenant compte que leur avenir se joue aujourd'hui, en temps réel. Ils veulent donc en faire partie et le façonner, peu importe la distance ou l'ampleur des événements qui surviennent. Qu'il s'agisse de la crise au Darfour, des dévastations du tsunami en Asie, de la fonte des glaciers dans l'Arctique ou de la lutte mondiale contre toutes les formes de terrorisme, d'extrémisme et de violence, aucune de ces réalités n'est trop éloignée aux yeux de nos jeunes.

Qui leur parle?

Lorsque je repense aux dernières élections fédérales, je suis frappé par le fait qu'on n'ait pas fait appel aux énergies de nos jeunes ou qu'on n'ait pas reconnu leur apport. Aucun politicien ne s'est donné la peine de leur proposer une vision de la nouvelle place du Canada dans l'humanité de demain ou de brosser un tableau convaincant de son avenir. Les dirigeants ont plutôt tenté de gagner des votes, comme ils le font depuis quelques décennies, en faisant appel au régionalisme, au provincialisme et au nationalisme vide de sens.

Bref, nos dirigeants politiques et leurs coteries se sont disputés sur les menus détails des politiques publiques qui devraient faire partie de la gestion quotidienne, économe, ouverte et responsable du gouvernement.

Les gens qui ne sont pas en mesure de saisir les grands enjeux vont nécessairement se concentrer sur les petits. Nos dirigeants voudraient que nous nous contentions d'être bien gérés plutôt que d'être bien dirigés. On ne tient pas compte des aspirations de nos jeunes. Cette situation ne peut plus durer.

Le Canada devra compter sur ses richesses et ses ressources — notamment ses énormes réserves de pétrole, son vaste secteur agricole, sa puissance industrielle croissante, son savoir-faire technologique et la passion de ses citoyens — pour jouer son nouveau rôle de moyenne puissance influente sur la scène internationale.

Le président Kennedy a inspiré et galvanisé des générations d'Américains en les invitant à se demander non pas ce que leur pays pouvait faire pour eux mais ce qu'ils pouvaient faire pour leur pays. Les dirigeants canadiens devraient se tourner vers les régions, les provinces, voire les nations, et leur poser la question: que pouvez-vous faire pour aider le Canada à accomplir son destin? Ce dont nous avons besoin, à l'heure actuelle, ce n'est pas de pinaillages constitutionnels mais d'un appel général à l'action.

Le génie québécois — la nation —, tout comme celui de toutes les régions du pays, répondra à l'appel à sa manière à lui, avec son propre accent et sa propre langue. Mais il y répondra si seulement nos dirigeants le lui demandent, et il répondra avec la voix enthousiaste et fière des jeunes tournés vers l'avenir et non pas avec ce discours aigri et nombriliste du passé.

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Roméo Dallaire, Sénateur