Sanglant conflit en Tchétchénie - Quand Poutine demandera-t-il pardon aux Tchétchènes?

Les événements des derniers jours ont rappelé au monde entier l'existence d'un conflit sanglant que les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis ont relégué aux oubliettes de l'actualité internationale. Quel bilan faut-il en tirer?

Les origines du conflit remontent à plus de deux siècles, lorsque la Russie tsariste a tenté de soumettre le peuple tchétchène, qui vivait aux marches de l'empire. Ce peuple a farouchement résisté à l'envahisseur avant d'être intégré à la Russie, en 1859. Au départ, il y a donc conquête par la force. L'effondrement du régime soviétique en 1991 incitera les dirigeants tchétchènes à proclamer l'indépendance, à l'instar des 15 républiques de l'URSS. Toutefois, à la différence de l'Ukraine ou des républiques baltes, par exemple, la Tchétchénie n'était qu'une composante de la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR), devenue par la suite la Fédération russe, et non un État fédéré de l'URSS. C'est comme si les dix provinces et territoires canadiens se constituaient en pays indépendants et que la communauté inuite du Grand Nord québécois décidait d'en faire de même. La Russie n'a donc jamais reconnu l'indépendance de la Tchétchénie.

Gouvernement corrompu

Du côté des Tchétchènes, l'indépendance, au début, ne bénéficiait pas d'un véritable soutien populaire. Le gouvernement du président Doudaïev était particulièrement corrompu et autoritaire, la mafia contrôlait une grande part de l'économie. L'islamisme radical n'avait aucune prise sur la population. Les choses vont changer radicalement avec la guerre. L'attaque brutale perpétrée par l'armée russe en décembre 1994 fera grimper le soutien populaire à l'indépendance. De 1994 à 1996, période au cours de laquelle a eu lieu le premier conflit, il y aurait eu plus de 80 000 morts du côté des Tchétchènes et une dizaine de milliers parmi les soldats russes.

Le deuxième conflit, commencé en septembre 1999, aurait fait lui aussi plusieurs dizaines de milliers de victimes, sans compter toutes les autres exactions commises par l'armée russe: enlèvements, viols, torture, exécutions sommaires, etc.

Cette deuxième intervention de l'armée russe en Tchétchénie a été déclenchée par une série d'explosions qui ont fait plus de 300 morts à Moscou et dans une ville de province. Vladimir Poutine, un ex-agent du KGB encore peu connu de la population, venait d'être nommé premier ministre par le président Boris Eltsine qui cherchait désespérément un successeur populaire capable de battre l'ex-premier ministre Primakov. Ce dernier, donné gagnant pour les élections prévues pour le printemps 2000, promettait de poursuivre en justice l'entourage de Boris Eltsine empêtré dans une série de scandales financiers, de reprivatiser certaines entreprises et même de renationaliser les secteurs jugés stratégiques de l'économie russe. L'oligarchie voulait à tout prix éviter cela.

Loi et ordre

Les explosions sanglantes — qui n'ont jamais été revendiquées — ont donné au nouveau premier ministre Poutine l'occasion d'utiliser la force en accusant les «terroristes tchétchènes». Sa popularité a grimpé en flèche: il apparaissait comme le sauveur qui rétablirait la loi et l'ordre dans une société complètement déboussolée par dix années de transformation politiques, économiques et idéologiques qui ont causé une catastrophe sociale comparable à une situation de guerre.

Les indépendantistes tchétchènes, dirigés par des modérés, se sont heurtés à un mur chaque fois qu'ils ont proposé aux autorités russes d'entreprendre des négociations. Moscou refuse toujours de négocier. Pourquoi? Parce que la Tchétchénie est située à un carrefour stratégique par où transite le gaz et le pétrole de la mer Caspienne. Accepter l'indépendance pourrait également alimenter les velléités autonomistes de quelques-uns des 89 sujets de la Fédération russe.

Dans un tel contexte, il ne faut pas se surprendre de ce qui est arrivé. Cela risque de se produire de nouveau. L'isolement du peuple tchétchène, la répression et une situation sociale qui ne laisse place à aucun avenir pour les jeunes font le lit de l'extrémisme.

Vague de répression

Et comme il fallait s'y attendre, le président russe prépare une nouvelle vague de répression en Tchétchénie et contre les Tchétchènes de Moscou. Poutine a décidé d'élargir les pouvoirs de l'armée en lui confiant des fonctions qui relevaient jusque-là de la police. Il a également resserré le contrôle sur les médias en imposant la censure de l'État pour tout ce qui a trait à l'«opération antiterroriste».

Le point de vue des Tchétchènes modérés sera encore moins entendu qu'avant. Cette vague de répression sera d'autant plus brutale que Poutine a reçu la bénédiction de George W. Bush, de Tony Blair et de plusieurs autres dirigeants occidentaux, qui assimilent leur propre combat contre al-Qaïda à celui de la Russie contre les rebelles tchétchènes. La différence est pourtant de taille: al-Qaïda détruit pour détruire, par haine de la civilisation occidentale, sans revendiquer quoi que ce soit, alors que les indépendantistes tchétchènes, y compris le commando du théâtre de Moscou, exigent le retrait des troupes russes de Tchétchénie. Cela n'excuse aucunement leur geste mais contredit la propagande officielle.

Plus que jamais, l'opposition armée tchétchène sera morcelée en petits commandos incontrôlés agissant de leur propre chef. Les indépendantistes modérés en souffriront. Ils payeront le prix des actions commises contre l'État russe tout comme l'Autorité palestinienne et son chef, Yasser Arafat, paient le prix des actions menées par le Hamas et les commandos suicide.

Les arguments politiques, économiques et stratégiques évoqués pour garder la Tchétchénie par la force dans la Fédération russe semblent peser beaucoup plus lourd que le droit à l'autodétermination des peuples, reconnu par les Nations unies, et plus lourd aussi que des centaines de milliers de vies humaines. Samedi dernier, Poutine a demandé pardon aux Russes pour les 118 personnes décédées lors de l'intervention des forces spéciales pour libérer les otages. Quand demandera-t-il pardon aux Tchétchènes pour les dizaines de milliers de victimes innocentes?