Pourquoi s'engager?

Le texte qui suit est la conclusion d'un article à paraître dans la revue Possibles.

Parfois, la situation politique apparaît navrante et désespérante aux yeux des sociaux-démocrates. Ici, c'est l'extension progressive du néo-libéralisme, qui n'a que faire des valeurs de la solidarité sociale. Ailleurs dans le monde, mais pas partout, c'est aussi le recul de certains partis sociaux-démocrates et la croissance des inégalités. Sans compter que les va-t-en-guerre américains contrôlent aujourd'hui l'ordre du jour mondial.

Que faire dans cette conjoncture où la lutte semble inégale? Il faudrait peut-être relire alors certains de nos classiques, auteurs nourrissants et substantiels comme Albert Camus. Dans Actuelles I (chroniques 1944-48), le journaliste engagé écrit: «Le vrai désespoir ne naît pas devant une adversité obstinée, ni dans l'épuisement d'une lutte inégale. Il vient de ce qu'on ne connaît plus les raisons de lutter et si, justement, il faut lutter. Les pages qui suivent disent simplement que, si la lutte est difficile, les raisons de lutter, elles du moins, restent toujours claires.»

Que ça fait du bien de lire cela! Que nous dit Camus? Que si on sait pourquoi on se bat, on trouvera toujours l'énergie de se battre. Nous sommes nombreux, ici et un peu partout dans le monde, à lutter pour un certain nombre de valeurs: la bataille contre les inégalités sociales et économiques, la solidarité, le partage, la prise en charge par les gens de leur présent et de leur avenir, l'égalité réelle hommes-femmes, le respect effectif de l'environnement, le rejet de la surconsommation, la méfiance face à toutes les modes, la paix tangible, la démocratie véritable, le respect de la dignité des personnes, l'équité et la priorité de l'être sur le paraître.

Les valeurs restent

Ces valeurs peuvent s'incarner de différentes façons, selon la conjoncture: les projets peuvent varier, les priorités évoluer, les échéanciers se modifier, les stratégies se transformer. Les valeurs restent. Notre devoir est la constance, notre ligne la ténacité, la patience, la résolution et la volonté.

Bon, d'accord, tout cela est essoufflant. Que nous suggère Camus? De ne pas mettre tous nos oeufs dans le même panier, de ne pas voir la vie que sous l'angle politique et social. Dans Noces à Tipasa, il écrit une belle synthèse de ceci: «La misère m'empêche de croire que tout est bien sous le soleil et dans l'histoire; le soleil m'apprend que l'histoire n'est pas tout.»

Les insuccès de la gauche progressiste sont une illustration de l'impuissance à laquelle se trouve condamné l'idéalisme s'il ne prend pas en compte tout l'éventail des aspirations de l'être humain. Même si le progressisme véhicule de belles valeurs (solidarité, partage, etc.), il ne tient pas toujours compte des défauts de l'humain. Comment être progressiste tout en étant ouvert à une joyeuse luxure, à une saine colère, à une belle gourmandise, à un orgueil bien placé, à une paresse adéquate? Bref, comment poursuivre la double tendance: être à la recherche d'idéaux et avoir les pieds bien enracinés dans la nature de l'être humain? Peut-être que si la gauche réfléchissait à cette question, elle marquerait davantage de points dans le coeur des gens.

Comment rester constants?

Comment rester constants dans nos luttes sociales? Avoir d'autres centres d'intérêt, riches eux aussi. Prendre soin de sa santé, se tenir en forme, prendre soin des personnes de notre entourage, avoir du plaisir de mille et une façons. Cela n'empêche pas le développement d'un haut degré de conscience. «Ce n'est pas d'être heureux que je souhaite maintenant, mais d'être conscient» (Camus, L'Envers et l'Endroit) (là, je le trouve un peu exigeant: la conscience n'exclut pas le bonheur, ou des moments de bonheur...).

Mais ce fameux engagement social, comment naît-il? Parfois, à partir d'expériences fondatrices et d'observations concrètes, mais parfois aussi à partir d'une prise de conscience de notre destin comme être humain. À partir d'une interrogation philosophique qui n'a rien d'éthérée, mais qui est très tangible et palpable, au fond. «Un jour seulement, le pourquoi s'élève et tout commence, dans cette lassitude teintée d'étonnement» (Camus, Le Mythe de Sisyphe). C'est tout un programme.