Démission du ministre de la Justice - «Quelle motivation pourrais-je avoir à être membre du conseil des ministres?»

Je vous informe que je démissionne de mon poste de ministre de la Justice, procureur général et ministre responsable de l'application des lois professionnelles. Depuis le début de mon implication dans la vie politique, il y a 40 ans, mes actions ont eu pour but de faire du Québec un pays. C'est un objectif que je partage d'ailleurs avec tous les militants du Parti québécois. La tâche n'est pas facile, vous en conviendrez.

En janvier 2001, le premier ministre Lucien Bouchard annonçait sa démission en avouant son incapacité à convaincre les Québécoises et les Québécois de la nécessité de réaliser la souveraineté du Québec, déclarant à la même occasion qu'il laissait la place à quelqu'un d'autre dans l'espoir qu'il réussisse là où il avait échoué.

Vous vous souviendrez que j'avais demandé, à l'époque, aux candidats potentiels qu'ils prennent l'engagement de tenir un référendum sur la souveraineté avant la fin du présent mandat. Personne n'a eu à prendre cet engagement, puisqu'il n'y a pas eu de débat sur quoi que ce soit, un seul candidat s'étant officiellement présenté. Mais le changement de garde permettait d'espérer que le nouveau premier ministre ferait les choses différemment, de façon à éviter un nouvel échec.

Je croyais alors, et je crois toujours, que l'atteinte de notre objectif ne sera possible que si nous provoquons et saisissons toutes les occasions pouvant se présenter pour faire progresser notre option politique auprès des citoyens. Une occasion manquée, souvent, plus jamais ne revient. Par ailleurs, je suis très conscient que, pour faire la souveraineté, le Parti québécois doit être au pouvoir.

Au mois d'août dernier, le gouvernement du Québec a dévoilé la thématique Horizon 2005 - Plein emploi et Souveraineté. À ce moment, le premier ministre se donnait comme objectif la souveraineté d'ici mille jours. Il allait de soi, à mon humble avis, que cela signifiait la tenue d'un référendum sur la souveraineté à l'intérieur de ce délai. J'ai d'ailleurs fait une déclaration publique en ce sens, mais, à ma grande surprise, le premier ministre a rejeté cette idée dans les heures qui ont suivi.

Voilà une occasion manquée; l'occasion de faire comprendre aux gens qu'on tient toujours à notre objectif, qu'il sera l'enjeu de la prochaine élection et que cela implique la tenue d'un référendum si nous sommes reportés au pouvoir. Cette occasion a été à nouveau manquée à Gatineau, où le Conseil national a donné lieu à une valse-hésitation où encore une fois le gouvernement, avec l'appui des militants du Parti québécois, a décidé d'éviter le débat. Quelle perception veut-on laisser aux gens lorsqu'on déclare avoir un objectif et qu'en même temps on refuse de dire qu'on prendra les moyens nécessaires pour y arriver? Belle façon de tuer l'idée qu'on dit vouloir vendre.

Dans le même ordre d'idées, une commission d'enquête nous a remis un rapport qui conclut à un déséquilibre fiscal entre le gouvernement fédéral et le gouvernement du Québec. Ce déséquilibre est tel que nous frôlerons bientôt la faillite si rien n'est fait rapidement pour le corriger. La perspective d'un Québec étranglé financièrement nous guette d'ici quelques mois, à moins qu'une solution radicale nous permette de régler le problème de la santé: impôt spécial, création d'un déficit, coupure draconienne dans les ministères, réduction des services, etc. Le problème est le même pour toutes les provinces du Canada. Pendant ce temps, le fédéral nage dans les surplus.

Cette nécessité de rétablir l'équilibre fiscal devrait être martelée sans relâche, en y consacrant toutes nos énergies. Pourtant, nous laissons à d'autres la chance d'avancer des solutions illusoires, prétendues nouvelles, aux problèmes de financement des services de santé, alors que la meilleure façon de corriger le déséquilibre fiscal et le sous-financement des services de santé, c'est la souveraineté du Québec. Voilà comment le gouvernement du Parti québécois pourrait orienter le débat: vers les vraies questions, au lieu de laisser à d'autres l'initiative de vendre leur programme sur les principales préoccupations de la population. C'est ça, une occasion manquée.

Bref, je ne vois pas dans les décisions de ce gouvernement la volonté de saisir toutes ces occasions. Ceux qui conseillent de ne prendre aucun risque à l'approche d'une élection, devraient en tirer des leçons.

Que reste-t-il à Paul Bégin, ministre du gouvernement du Québec, mais d'abord et avant tout militant souverainiste, pour continuer à travailler au sein de ce gouvernement? Quelle motivation pourrais-je avoir à être membre du conseil des ministres?

Comme ministre de la Justice, j'ai toujours travaillé en fonction de mes convictions profondes, de ce que doit être la justice. Cela a pu vouloir dire, à l'occasion, d'avoir à affronter des intérêts corporatistes, mais sans baisser les bras. J'ai vécu des désaccords avec des groupes, mais jamais je n'ai accepté de voir l'intérêt de la justice battu en brèche devant la puissance d'un groupe organisé. Ce qui ne veut pas dire que j'ai toujours eu raison envers et contre tous. Il m'est arrivé de réaliser, après débats et discussions, que je faisais fausse route et qu'alors il fallait réajuster le tir.

En tant que député, ministre du gouvernement du Québec, tant à la Justice qu'à l'Environnement, au Revenu et à la Capitale nationale, je me suis toujours fait un point d'honneur de respecter ma parole et je me suis toujours battu pour défendre mes dossiers. Dans le dossier des substituts du procureur général, je demeure profondément convaincu que ce qui avait été déposé, le règlement et le projet de loi, reflétait intégralement l'entente de 2001.

Je n'entrerai pas dans les détails, mais je crois évocateur le fait qu'on ait décidé de nommer un médiateur dans le dossier, au moment où je subissais une intervention chirurgicale et alors que j'avais déjà dit qu'il était inconcevable de nommer un médiateur tandis que les négociations n'avaient pas encore débuté. Cette décision illustre une profonde divergence de vues entre le premier ministre et moi, qui ne peut être interprétée autrement que comme un manque de confiance à mon égard. De plus, la résultante de ce choix risque de mettre en péril la politique gouvernementale en matière de négociation.

Pour toutes ces raisons, je démissionne en tant que ministre. Je quitte également le caucus du Parti québécois. Je vous informe cependant que je demeure député de Louis-Hébert et que je continuerai de siéger à l'Assemblée nationale jusqu'à la fin de mon mandat. Compte tenu de ce que j'ai déclaré précédemment sur mes convictions souverainistes, il aurait été incongru que je demeure au sein du caucus, me plaçant ainsi dans une situation où je n'aurais pas pu jouir de la plus entière liberté de parole. Je reprends cette liberté afin de recommencer à mieux promouvoir la souveraineté du Québec.

En terminant, je tiens à remercier tous les militants péquistes et les citoyens de la circonscription de Louis-Hébert pour la confiance dont ils ont fait preuve à mon égard. Je remercie également mon épouse Louise, mes enfants Jean-François, Louis et Yves ainsi que les membres de mon cabinet pour l'appui indéfectible qu'ils m'ont donné au cours des années passées en politique.