Le hit-parade des écoles secondaires - Le palmarès des bons élèves

Le magazine L'actualité s'apprête à publier, pour une troisième année consécutive, le palmarès des écoles secondaires du Québec. Dans l'édition 2001, la rédactrice en chef se défendait de souhaiter une plus grande privatisation de l'éducation. «Si L'actualité a un objectif, écrivait-elle, c'est celui d'encourager la réussite.» Cela ne l'empêche pas de s'acoquiner de nouveau avec deux institutions qui font justement la promotion d'une telle privatisation.

Pour l'Institut économique de Montréal (IEDM), ce clone de l'Institut Fraser et des think tanks conservateurs, le palmarès répondrait à la question suivante: «Quelle est la performance de l'école?» Or le palmarès ne dit rien de la performance des écoles. Il nous dit seulement où sont les bons élèves et en déduit que les écoles que ceux-ci fréquentent seraient de bonnes écoles.

On affirme enfin que ce hit-parade annuel fournirait aux parents une information juste leur permettant de faire un choix éclairé. Or l'information transmise est tronquée et fallacieuse. En bout de course, c'est le privé qui en profite et la réussite qui en souffre. En fait, les chiffres masquent une campagne de promotion de l'école privée. C'est une tout autre démarche qui serait nécessaire pour améliorer l'éducation et la réussite des élèves.

Un publireportage

En cette période de l'année, de nombreux quotidiens ont pris l'habitude des publireportages financés par les établissements privés. Il s'agit, pour ces écoles, d'une façon de faire mousser leur «produit» au moment où elles font passer des examens d'admission. Sous de faux airs savants, le palmarès de L'actualité sert les mêmes fins.

Il suffit de revoir les titres des principaux quotidiens au lendemain des publications de l'automne 2000 et de l'automne 2001 pour s'en convaincre. «L'école publique continue de mal paraître» (La Presse), «Le privé dame encore le pion au public» (Le Soleil), «Le privé réussit son examen» (Le Devoir). L'Actualité elle-même traçait d'ailleurs la voie: «Le triomphe du privé» (2000) et «La ruée vers le privé» (2001).

Dans l'édition de l'automne 2001, on ne manquait d'ailleurs pas de souligner que «les écoles privées continuent, dans l'ensemble, de dominer, monopolisant 85 des 100 premières places». La principale explication de cet écart, selon M. Marceau, de l'IEDM (coauteur de l'étude), résiderait «dans la structure et la gestion de l'école». Bref, l'école privée obtiendrait de meilleurs résultats parce qu'elle est privée.

Pourtant, M. Marceau et L'actualité devraient savoir que la principale caractéristique des écoles secondaires privées québécoises est de sélectionner leurs élèves à l'entrée, tout comme le font la majorité des écoles publiques qui se glissent aux premiers rangs. C'est le cas notamment des écoles internationales. La science des auteurs du palmarès semble s'arrêter à la frontière de leur projet politique.

Toutes les études sérieuses réalisées au Québec et au Canada ont démontré que l'écart privé-public s'expliquait principalement par la sélection scolaire et sociale exercée par l'école privée. Statistique Canada vient de comparer les résultats obtenus en lecture par les élèves canadiens de 15 ans au Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA). Lors d'une présentation aux ministres canadiens de l'Éducation, le statisticien en chef du Canada affirmait, graphiques à l'appui, que l'écart observé entre les résultats des élèves du secteur privé et ceux du secteur public était nul lorsqu'on tenait compte du statut socioéconomique des élèves. La même observation a été faite pour le Québec.

Comme le soulignait un chercheur de l'Institut de statistique de l'UNESCO à un récent colloque du Conseil scolaire de l'île de Montréal, ne pas tenir compte des facteurs sociaux dans la comparaison des résultats scolaires est carrément «stupide». Cela n'empêche pas les chercheurs de l'IEDM d'affirmer que la «conclusion la plus spectaculaire» du palmarès 2001, c'est que «l'école importe plus que les conditions socioéconomiques». Cette inversion révèle plutôt les spectaculaires préjugés des auteurs.

Yvon Deschamps disait: «Mieux vaut être riche et en santé que pauvre et malade.» On pourrait facilement le paraphraser en disant: «Mieux vaut être riche et bon à l'école que pauvre et en situation d'échec.» Les palmarès étalent au grand jour ce que tout le monde sait déjà: les bons élèves obtiennent de bons résultats, et il est normal que les écoles qui les sélectionnent soient en tête de liste.

Un outil nuisible

De nombreux chercheurs ont déjà mis en évidence les failles méthodologiques et les à-priori qui inspiraient les travaux de l'Institut économique de Montréal. L'imperfection du palmarès est même reconnue par ses auteurs. Mais ces derniers s'empressent d'affirmer son utilité; il suffirait simplement de l'améliorer.

L'IEDM publie d'ailleurs un bulletin pour chaque école qui tient compte d'un ensemble de variables, notamment la situation socioéconomique des familles et la proportion d'élèves en retard. Cela conduit, peut-on lire dans L'actualité (automne 2001), «à un exercice fascinant» qui entraîne «un ajustement pour valeur ajoutée» à la cote globale de l'école.

En ce qui me concerne, le plus fascinant, c'est que cet ajustement ne soit nullement retenu dans la cote qui sert à établir le fameux palmarès. L'IEDM se justifie en affirmant que cette valeur ajoutée est imparfaite, qu'elle est à utiliser avec prudence et qu'elle ne saurait en conséquence servir à établir des classements. Sage circonspection qui devrait en toute logique conduire les auteurs à mettre en doute la cote globale qui sert de base au palmarès.

Les fausses données véhiculées par le palmarès contribuent de toute évidence à creuser les écarts entre les écoles. Les écoles bien cotées sont, sauf exception, des écoles publiques ou privées qui sélectionnent leurs élèves à l'entrée. En encourageant la course à l'école bien cotée, les palmarès renforcent la sélection scolaire et sociale. De ce fait, dépossédée de ses élèves les plus performants, l'école ordinaire qui doit scolariser tous les élèves voit son fardeau s'alourdir.

Pour une évaluation rigoureuse et utile

Le choix d'une telle approche, outre le fait qu'elle soit largement biaisée, repose sur un à-priori politique dont la valeur est loin d'être démontrée. Il est sans doute exact qu'offrir davantage de choix aux parents renforcerait la concurrence entre les écoles, mais il est faux d'en conclure qu'une amélioration de l'éducation dans son ensemble en découlerait. Les chercheurs de l'IEDM ne se cachent d'ailleurs pas pour décrier, à d'autres occasions, le «monopole public de l'éducation» et soutenir un accroissement du financement public de l'enseignement privé, allant jusqu'aux bons d'études.

Une autre approche est possible. Elle doit d'abord s'adresser aux écoles. Elle doit viser à contribuer à l'amélioration de la réussite éducative dans son sens large et à assurer une plus grande égalité des chances. Il s'agit d'une approche aux antipodes de celle promue par le palmarès et qui invite à un processus rigoureux d'évaluation institutionnelle.

Sur cette question, le Conseil supérieur de l'éducation (CSE) a déjà présenté un rapport qui a été plutôt bien accueilli par l'ensemble du milieu scolaire. Le CSE invite les établissements scolaires à adopter un modèle fondé sur une démarche continue et concertée visant à ajuster leurs actions et leurs pratiques dans le but de mieux réaliser leur mission. C'est une démarche exigeante.

Le palmarès va sans doute continuer de paraître; il fait vendre et rapporte des dividendes. Aussi entaché d'irrégularités soit-il, il remplit ces objectifs. Mais il ne contribue nullement à éclairer les enjeux que posent l'amélioration et l'évaluation de la qualité de l'éducation. On ne saurait en effet réduire la complexité de l'éducation à un nombre ni hiérarchiser les écoles sur cette base.