Lettres: Haro sur les défis

Je ne sais pas si vous êtes un peu comme moi, mais en ce qui me concerne, j'en ai ras le bol des défis. Enfin... à vrai dire, plus maintenant: j'ai réduit ma consommation... Mais du temps où je faisais partie des valeureux fonctionnaires de l'État, chaque année, je serrais les dents à l'approche des Fêtes, certaine que les voeux coutumiers arriveraient saupoudrés de défis à relever, tous moins emballants les uns que les autres.

Je reconnais volontiers les vertus sublimes du travail et la joie indicible que l'on ressent à surmonter les obstacles, à triompher des difficultés, à venir à bout des entreprises les plus ardues. Il reste que les clichés ont vite fait de me lasser. Et ma réaction n'a rien d'exceptionnel: ces défis que l'on sert à satiété et qui, à l'origine, devaient emplir le lecteur d'enthousiasme finissent par ne plus stimuler personne: trop souvent proposés, ce ne sont plus que des lieux communs. Dans bien des cas, on aurait avantage à varier le menu en les remplaçant, selon le contexte, par des entreprises, des épreuves, des tâches, des missions, des exigences, des objectifs, des difficultés, des problèmes, des obstacles, accompagnés au besoin d'un qualificatif (je vous invite à consulter là-dessus le Guide anglais-français de la traduction de René Meertens, à l'article challenge). Mais il faudrait d'abord dominer cette peur maladive que nous avons de présenter la réalité sous d'autres couleurs que le bleu ciel ou le rose bonbon.

L'hésitation se comprend: c'est que le mot «défi», pris au sens d'«obstacle», de «difficulté», évoque toujours l'idée d'une étape à franchir, d'une tâche à assumer, d'une victoire à remporter. D'ailleurs, il est utilisé correctement lorsqu'il laisse entrevoir un état supérieur auquel on aspire; c'est son emploi trop fréquent que je déplore. Je l'ai rencontré toutefois, le 12 octobre dernier, dans une phrase où il perdait cet aspect qui lui est propre pour ne plus désigner qu'un problème, une difficulté que l'on signale comme facteur défavorable: «En dépit des défis sur ce marché, nous comptons revenir à la rentabilité lors de l'exercice 2003 [...]», a promis cette p.-d.g. dans un communiqué («Lucent va supprimer 10 000 autres emplois», Le Devoir, 12 octobre 2002).

Si on ne cherche même plus à les relever, ces fameux défis, pouvez-vous me dire à quoi ils peuvent bien servir?