Mieux miser sur le transport en commun

Le 22 septembre dernier, les Montréalais ont eu droit à leur journée internationale «en ville sans ma voiture» leur permettant de vivre six longues heures sans la fumée des automobiles, de 9h30 à 15h30 précisément afin de permettre aux automobilistes de garer leur voiture le matin et de la reprendre après le travail, et ce, dans le quadrilatère formé des rues Saint Urbain, René-Lévesque, McGill College et De Maisonneuve.

Des rabat-joie objecteront que, pendant ce temps, les pistes cyclables manquent et les tarifs des transports en commun montent en flèche. Mais foin de ces chagrins! Pour l'occasion l'AMT et la Ville de Montréal ont déroulé sur la rue Sainte-Catherine un tapis vert de plus de 1500 m2 de vrai gazon sur lequel on pouvait respirer à pleins poumons et pratiquer le taï chi. Les Québécois adorent la cucuterie.

Inconfort

Aux heures de pointe, les véhicules publics sont suremployés. Il en résulte, pour les passagers, un inconfort qui explique grandement pourquoi les transports en commun souffrent de désaffection. En outre la viscosité de la circulation fait que leur moteur tourne largement à vide, ce qui accroît le prix du kilomètre/passager.

Aux heures creuses les transports en commun sont sous-employés, ce qui accroît encore une fois le prix du kilomètre/passager. Dans les deux cas, la majoration du prix du kilomètre/passager signifie un gaspillage de ressources énergétiques et davantage de pollution. La solution de ce problème passe par une intensification et un étalement temporel de l'utilisation de l'autobus, du métro et du train de banlieue, par une augmentation de l'offre et de la demande des services publics de transport.

On ne peut guère faire mieux pour augmenter une quantité demandée que d'en fixer le prix à zéro. La gratuité des services publics de transport rendrait le coût relatif d'utiliser sa voiture très élevé et susciterait une substitution du transport public au transport privé. Cette demande accrue justifierait à son tour l'augmentation, par les autorités municipales, de l'offre des services publics de transport, leur intensification et leur étalement temporel. Sur le plan comptable, il y aurait une hausse des impôts et une baisse corrélative des dépenses privées de transport à moins qu'on ne s'entête à utiliser sa voiture. Voici une mesure simple, pratique et révolutionnaire à l'instar de l'instauration, naguère, de la gratuité des soins de santé et de l'instruction primaire et secondaire.

Les avantages de la gratuité des transports en commun seraient d'ordre économique, social et environnemental. Du point de vue économique, la fluidité de la circulation urbaine se traduirait, entre autres, par une économie de temps et de pétrole, une usure ralentie des chaussées et des ponts, une réaffectation des stériles parcs de stationnement du centre-ville à des fins plus utiles, et l'augmentation de l'offre publique de matériel roulant stimulerait l'industrie québécoise de fabrication de wagons de métro et de train; sous l'angle social, la gratuité proposée s'inscrirait dans une politique de lutte contre la pauvreté; dans la perspective environnementale, la diminution du recours aux véhicules privés réduirait considérablement l'émission des gaz à effet de serre, ce qui améliorerait la santé et préviendrait peut-être les inquiétants changements climatiques annoncés.

Urbanisation accélérée

En fait, le côté environnemental de la question du transport urbain est le plus important. La Terre, qui compte déjà 300 villes d'un million d'habitants et 30 mégalopoles de 10 millions d'habitants, va continuer de s'urbaniser à un rythme accéléré dans l'avenir proche sous la poussée explosive de l'industrialisation de la Chine et de l'Inde.

La pollution atmosphérique vient en grande partie de la multitude des voitures individuelles entassées sur l'aire exiguë des grandes villes: il s'agit d'abord d'un problème de grande ville qui doit être résolu par les grandes villes.

Quoi qu'il en soit, il ne sera pas résolu par quelque protocole de Kyoto concoctant, par référence dogmatique au modèle du marché dans le domaine, qui ne s'y prête absolument pas, d'un bien éminemment public comme l'atmosphère terrestre, une bizarroïde Bourse où les pays pollueurs peuvent acheter aux pays moins pollueurs des droits de polluer, comme si la «main invisible» d'Adam Smith, l'autorégulation par les prix ne convenait pas qu'à l'échange, la production et la consommation de biens privés qui n'ont point d'externalités manifestes, comme si l'air que nous respirons était divisible, appropriable exclusivement et susceptible, dès lors, d'offres et de demandes.

À la vérité, un bien public doit être géré par l'autorité publique et un bien public commun à tous les États, tel l'écosystème, doit être administré par tous les États. Mais pareille administration commune suppose l'unanimité inatteignable, ou à tout le moins instable, d'États intrinsèquement égoïstes. Ainsi Kyoto, pour édulcoré qu'il soit, n'a pas rallié les États-Unis, et le Canada s'en retire.

Prise de conscience d'abord

Ce n'est pas par la concertation internationale que le problème de la pollution atmosphérique sera résolu, ou si peu, mais par la prise de conscience qu'il est dans l'intérêt économique et social, sans même tenir compte de la question environnementale, des États de limiter les émissions de gaz à effet de serre dans leurs grandes villes par la gratuité des transports en commun. Un État n'a donc pas à attendre le bon vouloir des autres États pour agir, pour assainir l'écosystème, car il y trouve égoïstement son profit. Espérons que, par mimétisme, une grande ville imitant l'autre, cette prise de conscience fera tache d'huile, s'étendra à la Terre entière et contribuera à la sauver.

Qu'on imagine l'économie de pétrole dans le monde, qu'on imagine également le surcroît d'indépendance des pays industriels à l'égard du Moyen-Orient! Toutefois si tous les avantages de l'étatisation des transports dans les grandes villes s'avéraient insuffisants pour briser les habitudes, pour susciter une substitution générale du transport public au transport privé, celles-ci pourraient toujours recourir, en tant que mesure complémentaire, à la coercition d'une taxe punitive sur l'utilisation de la voiture personnelle comme cela se fait à Londres, Stockholm, Rome et Singapour.

On trouvera sans doute aberrant dans l'avenir, si avenir il y a, que des millions d'hommes, parqués sur quelques kilomètres carrés de grande ville, aient pu dans le passé user à loisir de leur véhicule individuel pour se déplacer sur une aussi petite surface. La force de l'habitude nous rend aveugles à l'illogisme.

Il y a cependant, depuis plusieurs semaines sur le boulevard Saint-Charles, un vieux monsieur déambulant avec une pancarte sur laquelle on peut lire: Global warming, Less than ten years, Point of no return...