Dix ans d'immigration russe - Les Russes au Québec: entre l'anglais et le français

Deuxième et dernière partie - Avec enthousiasme, les Russes nouvellement installés au Québec ont afflué vers les cours de français. Cette langue, qui a grandement marqué le patrimoine culturel de leur pays, a toujours eu la plus haute cote dans l'esprit collectif russe. Comment donc pourrait-on expliquer le fait que malgré la générosité du système de francisation québécois et l'ampleur des efforts déployés, elle ne soit pas devenue, pour la majorité, le principal instrument de communication et ait cédé sa place à l'anglais? En cherchant à expliquer ce paradoxe, il faudrait se pencher sur la réalité du marché du travail montréalais, dont la «conquête» constitue le principal enjeu des nouveaux arrivants.

Certes, le français était florissant dans la fonction publique. Or, de toute évidence, cette dernière ne souffrait nullement de pénurie de spécialistes. Les grandes entreprises, elles aussi, privilégiaient le français. Pourtant, le CV d'un candidat «sans expérience canadienne» ne pouvait susciter qu'un gentil sourire cachant le niet sans équivoque. Et il n'y avait qu'une brèche dans ce mur de refus, menant aux manufactures de l'ouest de l'île de Montréal. Il semblait que les patrons, eux-mêmes issus des immigrations précédentes, étaient moins préoccupés par les formalités.

Par contre, plusieurs d'entre eux ont vu en ces «overqualified Russians» un potentiel qu'il ne fallait pas négliger. Ceux qui le voulaient pouvaient commencer à travailler le lendemain matin. En français, bien sûr? Oui, mais... l'entreprise, conjoncture oblige, fonctionnait principalement en anglais. Cette vérité fort inattendue contredisait les déclarations officielles. Mais pour gagner sa vie, il fallait l'accepter. C'est ainsi que l'anglais, en devenant un outil de travail (et donc de survie), a peu à peu marginalisé le français, lequel s'est transformé en doux souvenir pour certains.

Et pourtant, il serait faux de déclarer le divorce des Russes d'avec le français. La loi 101, obligeant les enfants à fréquenter les écoles francophones, a poussé les parents vers les cours de français écrit. Ceux-ci étaient indispensables à la supervision des devoirs de leurs écoliers. Par ailleurs, plusieurs adultes avouaient qu'ils continuaient l'apprentissage du français «par amour» de cette langue, désormais considérée comme un luxe ou un idéal à atteindre.

Les premières épreuves

Malgré les refus affligeants des ordres professionnels, les portes fermées dans les carrières médicales et la tentation de déménager dans une autre province, la majorité n'a pas baissé les bras: ceux à qui l'âge et les circonstances le permettaient ont opté pour de nouvelles études universitaires. D'autres, faute de temps, ont abandonné leurs «hauts» diplômes russes au profit d'études dans des collèges professionnels: il fallait «reculer» pour ne pas repartir à zéro.

Au bout du compte, tout n'était pas noir. Ainsi, plusieurs anciens ingénieurs ont réussi en un an à se recycler en techniciens en informatique. Au milieu des années 90, les entreprises éprouvaient un réel besoin de tels spécialistes. Quelques biochimistes ont été recrutés par des laboratoires pharmaceutiques, quelques mathématiciens ont obtenu des charges de cours dans les universités montréalaises, certains d'entre eux ont commencé des thèses de doctorat. D'autres ont offert leurs conseils aux entreprises intéressées à exporter leurs marchandises vers la Russie. Ceux qui avaient le goût des affaires ont ouvert des commerces ou des bistrots.

Quant aux réfugiés, plusieurs parmi eux ont accepté des emplois plus «simples». À lire les petites annonces dans les journaux russes, les hommes étaient en tout temps attendus pour distribuer des circulaires ou conduire des camions; les familles aisées cherchaient des femmes de ménage ou des garde-malade pour les aînés; les salons de massage avaient l'oeil sur les jeunes femmes alors que les fabriques de vêtements recrutaient la main-d'oeuvre au salaire minimum.

Et il y avait aussi une dernière catégorie, formée par ceux qui ont accepté (ou choisi?) l'aide sociale. Perçue par les uns comme un signe de leur échec personnel, elle confirmait aux autres l'idée de l'infaillibilité du système de distribution, dont le concept même a été assimilé au pays des Soviets.

Nonobstant la diversité des cas et des destins, il faudrait reconnaître que l'entrée des ex-Soviétiques sur le marché du travail québécois s'est avérée plus difficile qu'ils ne l'avaient imaginé.

Les russophones

Au début de leur odyssée montréalaise, plusieurs se sont fait offrir des choix qui n'existaient tout simplement pas en Union soviétique: les synagogues ont ouvert leurs portes à ceux qui avaient des origines juives pendant que, de son côté, l'Église orthodoxe russe était prête à recevoir des Slaves. Or, si la plupart des nouveaux arrivants n'ont pas hésité à profiter de ces réseaux d'accueil, leur propre apport au système s'est avéré plus que modeste.

En effet, la majorité visait d'abord l'intégration à l'ensemble de la société québécoise, vue comme moderne et séculaire. «L'enfermement» au sein d'une communauté religieuse leur semblait peu attrayant. Et pourtant, pendant un certain temps du moins, les ressortissants de l'ex-URSS se sont tous retrouvés dans le même bateau, aux mêmes endroits. Russes et juifs, Ukrainiens et Kazakhs ont en effet constaté qu'ils étaient à jamais soudés les uns aux autres, leur passé leur ayant légué un bagage commun: la langue et la culture russes. Dorénavant, ils s'appelaient tous «les russophones».

À la différence des exilés des années 1970-80, qui n'ont jamais cessé de cultiver l'esprit de rancune envers le «sombre» système soviétique, les immigrants d'après 1991 ont développé une autre vision de leur pays d'origine qui ne correspondait plus à l'image apocalyptique de «l'Empire du Mal».

Ayant massivement adopté le mode de vie montréalais «calme et confortable», ayant apprécié le «charme européen» de la ville ainsi que l'«esprit de tolérance» des Québécois, plusieurs ont toutefois réalisé l'importance de garder des liens avec la mère-patrie, dorénavant vue comme «un pays de grande culture». Cette nouvelle mentalité s'est matérialisée en institutions culturelles proprement russes. Tout a commencé par l'école Phillippok, dont le nom a été emprunté à la célèbre nouvelle de Léon Tolstoï, qui y décrivait une petite école de campagne au fin fond de la Russie. Créée en 1995 pour promouvoir la langue, la littérature et l'histoire auprès de quelques jeunes enfants, elle s'est transformée en établissement à deux campus. Deux autres écoles ont suivi, rassemblant plus de 600 élèves, sans compter plusieurs garderies, cercles des beaux-arts, cours de ballet et de musique.

En 1996, la troupe de théâtre L. V. Varpakhovski, réunissant des acteurs des grands théâtres de Moscou et de Saint-Pétersbourg, a vu le jour. Phénomène unique au sein de toute la population russophone sur le continent nord-américain, le Théâtre L. V. Varpakhovski porte fièrement le drapeau de Montréal. D'autre part, quelques metteurs en scène, dont Alexandre Marine, Igor Ovadis et Oleg Kisseliov, se sont démarqués par leur réalisations en français: grâce à leur choix de répertoire, à leur professionnalisme et à leur esprit novateur, ils ont su conquérir le public québécois. On pourrait dire que ces artistes s'inscrivent dans la tradition culturelle russo-montréalaise créée par les représentants des vagues d'immigration précédentes: celle des années 50 (la danseuse de ballet Ludmilla Chiriaeff, qui a fondé les Grands Ballets canadiens) ou bien des années 80 (le musicien Yuri Turovski, créateur de l'orchestre de musique de chambre I Musici).

Russians, go home?

«Russians, go home!» Ce site au slogan ouvertement provocateur a été créé en Russie et s'adresse à des compatriotes immigrés. Au fond, il rejoint le discours récent de Vladimir Poutine, qui a exhorté les exilés à revenir au bercail. Paradoxalement, parmi ceux qui seraient plutôt séduits par le retour, il y a des jeunes. Les motivations varient: certains reprochent aux parents de ne pas les avoir consultés à propos du départ vers le Nouveau Monde, d'autres sont préoccupés par la recherche de leur identité et de leurs racines, et les troisièmes, grâce à Internet, voient Moscou et Saint-Pétersbourg comme des villes remplies d'occasions et de potentiel. Toutefois, cette tendance au «retour» est encore trop faible pour en faire un constat.

Quant à la grande majorité des jeunes, dans le plus proche avenir, ils vont entrer massivement dans les établissements supérieurs montréalais. Et ce sera donc à ces «russophones trilingues», ensemble avec leurs camarades dont les ancêtres sont nés ici ainsi qu'avec ceux qui, comme eux, sont venus d' ailleurs, de «continuer» le Québec et d'y bâtir leurs propres destins.