Libre-Opinion: Il était un paysage

Une fille de la ville conquise par la beauté du haut du Quatre de Sainte-Sophie avait coutume de dire: «J'ai acheté un paysage.» Avec, en prime, une vieille maison dominant la colline et une rivière en marmites pour s'y tremper la canicule.

En plus des vaches, des chevaux et des moutons de laine pour brouter le décor de la vallée du Saint-Laurent, on pouvait entendre grogner discrètement les cochons de la porcherie d'à côté. Ça valait le coup de rénover et finalement d'y vivre une retraite enrobée de beauté.

La fille de la ville bien intégrée dans cette zone d'agriculture entendait défiler les trois-roues, puis les quatre-roues, les motoneiges, les tracteurs, les batteuses et même les motocross qui défrisent les oreilles, se disant philosophiquement: c'est le rock'n'roll de la campagne!

Mine de rien, les cochons en profitaient pour se multiplier jusqu'à s'entasser à presque 2000 dans la même maison. Pendant que diminuait sa population, Sainte-Sophie-la-Jolie permettait à une multinationale du grain de nourrir en son sein un monstre invisible polluant l'eau, l'air et la terre de son plus beau rang.

Parce qu'il faut bien se débarrasser de toute cette merde, les champs se sont remplis de lisier malodorant. Tellement que la retraitée se demande si l'air de la campagne empesté de produits chimiques n'est pas devenu équivalent de celui de la ville, vous savez, celui qui vous prend aux narines quand on aborde le pont Jacques-Cartier. Dilemme pour la qualité de vie des unes et celle du fermier, qui a bien le droit de gagner sa vie. Droit tellement limité qu'il semble être mené à la faillite, tellement encadré que l'achat d'une terre dans le rang devient soumis à tant de servitudes que ça ressemble plutôt à une location... Que dire aussi du ravage de la forêt par une bonne coupe à blanc, histoire d'augmenter la surface pour l'épandage?

Bassement matérialiste, la fille de la ville a même pensé qu'en plus de maganer la santé du monde, la valeur des propriétés pourrait s'en trouver diminuée.

Elle a le nez trop fragile, lui direz-vous, et il lui arrive aussi d'en consommer en cachette, de ce bacon maudit. Mais en même temps, elle ne voit pas pourquoi on en ferait l'élevage pour le Japon, les États-Unis et le reste du monde qui n'en veulent pas dans leur cour.

De l'agriculture?

Qu'on ne lui parle pas d'agriculture quand, d'une petite porcherie, on a fait une industrie des plus polluantes qui ne semble pas générer de revenus d'emploi pour plusieurs personnes de la région immédiate. Si c'était le cas, on n'aurait qu'à fermer les yeux et sa gueule tout en se bouchant le nez.

Elle ne doit pas être la seule à redouter la prolifération de ce douteux voisinage. Redoutant de boire l'eau du puits, elle se tape le budget pour l'analyse des coliformes après chaque épandage. Les droits des uns deviennent conflictuels avec ceux des autres, comme on le soulignait à l'émission La Semaine verte. La malcommode de la ville sait pourtant qu'il existe des modes de production du porc plus respectueux de la nature et des humains, mais ça prendrait des investissements de l'État pour aider les producteurs de porc à adopter cette voie. Ça coûte cher, viande à chien!

N'empêche que... Le plus beau rang du monde, celui où s'attardent les visiteurs du dimanche et les connaisseurs de nature champêtre, mériterait un développement à sa hauteur, se dit la fille devenue campagnarde. Des sentiers écologiques, des pistes de ski de fond ou de vélo de montagne pourraient sillonner les paysages bucoliques fleurant bon l'agriculture à échelle humaine, où on pourrait venir se délecter de miel et des produits de l'érable.

Pourquoi ne pas rêver un jour de visiter une ferme remplie de petits cochons élevés dans un environnement plus sain pour eux et pour les voisins du haut du Quatre, redevenu le plus beau rang de la planète?

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