Élection présidentielle au Brésil - L'ascension et l'affaiblissement du parti de Lula

Lula, l'ancien ouvrier métallurgiste à la tête du Parti des travailleurs (PT), a de fortes chances d'être réélu lors de la prochaine élection présidentielle brésilienne. Il pourrait l'être dès le premier tour, ce dimanche 1er octobre. Au second tour, sa victoire semble en tout cas acquise.

Les partisans d'Heloísa Helena, la dissidente du PT qui a fondé le Parti socialisme et liberté (PSOL) et qui est créditée de 10 % de voix dans les sondages, ne reporteront sans doute pas leurs voix sur Lula mais ne voteront pas davantage pour son adversaire Geraldo Alckmin, candidat du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), parti de l'ancien président (1995-2003) Fernando Henrique Cardoso.

Le peuple qui souffre

J'enquêtais au Brésil pendant l'été 2002 dans les milieux populaires. Je l'avais également fait huit ans plus tôt (en 1994), alors que Lula tentait sa seconde chance et affrontait Fernando Henrique Cardoso qui, du haut de sa superbe intellectuelle, avait décrié les prétentions de cet ouvrier sans éducation.

En 2002, l'opinion populaire était mûre: on ne pouvait plus supporter dix ans de détresse, les moyens politiques étaient là pour s'en sortir la décision consistait dès lors à voter pour Lula. En 1994, la sympathie était déjà grande, mais on ne voyait pas encore Lula comme une solution aux immenses problèmes économiques de la population.

Lors de mon séjour en 2002, l'enthousiasme était palpable plusieurs mois avant la victoire électorale. Il était contagieux. Il était aussi réfléchi. Au lendemain de sa victoire, Lula s'adressa à la foule. Dans une phrase improvisée et jamais répétée, il affirma: «Je gouvernerai au nom du peuple brésilien qui souffre.» S'il est très douteux que cela ait été la ligne de conduite du gouvernement de Lula, la formule traduisait néanmoins une réalité fondamentale: c'était le peuple brésilien qui souffre qui s'était exprimé dans ce vote massif (61 % au second tour, 46 % au premier).

L'image du bon gestionnaire

Bien que, pendant son mandat, le salaire minimum ait augmenté de 60 %, bien que le programme social «faim zéro», rebaptisé «bourse famille», touche aujourd'hui 11 millions de familles et bien que plus de deux millions d'emplois aient été créés, Lula semble avoir été plus soucieux d'apparaître comme un bon gestionnaire de l'économie vis-à-vis du Fonds monétaire international et du capital financier (les taux d'intérêt élevés ont permis, dit Heloísa Helena, un transfert de 520 milliards de reals, soit plus de 200 milliards de dollars, à leur profit).

Sur le plan international, grâce à sa politique de rapprochement avec l'Afrique, les pays arabes et la Chine, le Brésil s'est donné une image de leader, à la tête du Groupe des 21 (groupe des pays exportateurs du Tiers-Monde), dans les négociations de l'Organisation mondiale du commerce. Partout, Lula est parvenu à faire entendre la voix de la justice sociale et de la lutte contre la faim et le sida.

Pourtant, le Brésil s'est trouvé déforcé en Amérique latine. Chávez, en alliance avec Kirchner, a modifié les règles du jeu du Mercosur. Vis-à-vis de la Bolivie, aujourd'hui le porte-flambeau du renouveau en Amérique latine, le Brésil s'est retrouvé sur la défensive.

Depuis longtemps, les universitaires et une partie de la «nouvelle petite bourgeoisie» (lemployés de bureau, enseignants, travailleurs de la santé, étudiants et professeurs universitaires, ouvriers de la grande industrie), base classique du Parti des travailleurs, ont exprimé leur immense désenchantement envers la gestion infiniment prudente de Lula. Les scandales qui ont éclaté l'an dernier à propos des moyens frauduleux de financement des campagnes électorales ont donné une justification «éthique» à leur désaveu total.

Ni enthousiasme, ni désenchantement

À l'été 2006, j'ai fait un nouveau voyage au Brésil. J'ai enquêté dans les quartiers populaires de São Paulo et n'y ai pas décelé l'enthousiasme d'il y a quatre ans. Je n'y ai pas non plus trouvé de désenchantement.

De tous les pays d'Amérique du Sud que j'ai visités, le Brésil est le pays où on affirme plus souvent qu'ailleurs que «malgré les difficultés, cela va un peu mieux». Tout se passe comme si le peuple qui souffre était aussi patient. On apprécie les programmes sociaux, même si on ne comprend pas pourquoi, à certains moments, on en est exclu.

Et bien sûr, pour les milieux populaires, la politique est quelque chose qui se mène très loin d'eux, à la différence des étudiants, qui ont cru y participer. Aussi, pour beaucoup de ces universitaires, y a-t-il aujourd'hui un sentiment comparable à une déception amoureuse...

Déjà, peut-être le 1er octobre, Lula va remporter les élections. Le deuxième tour (le 29 octobre) passera inaperçu, et pourtant, il sera décisif pour les élections de beaucoup de gouverneurs et pour la plupart des membres du Congrès. Lors des élections de 2002, le PT avait obtenu 91 députés et 14 sénateurs (sur respectivement 513 et 81 membres du Congrès). Les sondages lui attribuent de 50 à 60 sièges aujourd'hui.

Un parti divisé par le pouvoir

Lula était la figure de proue d'un nouveau parti, peut-être le seul vrai nouveau parti de gauche qu'on connaisse. Celui-ci était né en 1979 dans la foulée de deux grandes grèves des métallurgistes menées sous le régime militaire. Dès le départ, Lula en était la figure emblématique.

Ce parti s'était formé en regroupant, en plus des syndicalistes, des intellectuels et des cadres de mouvements populaires (marxistes et trotskistes), d'anciens guérilleros mais surtout des chrétiens du courant de la théologie de la libération, mobilisés dans les communautés ecclésiales de base, ainsi que des activistes de la pédagogie, des opprimés à la Paulo Freire et des militants des «peuples de la forêt». On se souvient à ce sujet de Chico Mendes, ce seringueiro (travailleur extrayant le caoutchouc) assassiné en 1988 par les tueurs à gages des grands propriétaires fonciers.

Le Parti des travailleurs était définitivement sorti de son statut de groupuscule en faisant élire Luiza Erundina au poste de mairesse de la ville de São Paulo en 1988. L'année suivante, à sa première tentative, Lula obtenait 48 % des voix à l'élection présidentielle.

Le PT n'était peut-être pas tout à fait le parti des mouvements sociaux, mais il avait effectivement bâti une organisation de militants professionnels en écrémant les leaders de mouvements sociaux, en léger repli, à partir de 1985. Le PT était un parti de cadres engagés dans la lutte, il était un parti rompant radicalement avec le clientélisme caractérisant les autres partis. Parti moderne, il a inscrit dans l'imaginaire politique les principes de la «démocratie participative». Au-delà de l'aura de son leader, c'est ce parti moderne qui a ultérieurement permis l'élection victorieuse de Lula.

Le PT est sorti profondément divisé de la première année de gouvernement. Les médiocres résultats aux élections municipales de 2004 témoignaient déjà d'un malaise. Essayant de galvaniser ses forces alors que plusieurs de ses plus anciens cadres ont fait défection, rejoignant parfois le PSOL, il est aujourd'hui très affaibli.

Il l'est parce que sa base classique, cette «nouvelle petite bourgeoisie», le boude. Il l'est car le mode de gouvernement de Lula ne s'est finalement pas inspiré du style militant ou tout simplement moderne du parti. Le système de partis au Brésil est complexe (plus de dix partis significatifs au Congrès); Lula et le cercle dirigeant qui l'entoure ne sont pas parvenus à le dynamiser. Le PT est affaibli parce que c'est sur lui qu'est retombé l'opprobre des scandales financiers de 2005, dont Lula s'est miraculeusement échappé.

Depuis le lendemain de la victoire de 2002, toute la stratégie du noyau dirigeant du PT a été orientée vers la réélection de 2006, qui devait lui permettre, après un mandat d'orthodoxie économique, d'ouvrir les robinets de l'aide sociale. Mais si la transformation d'une société inégalitaire comme le Brésil — une des plus inégalitaires au monde — ne peut pas se faire en quatre ans, elle ne peut pas non plus se faire en huit ans. Elle demande une organisation soutenue pour tenter de maintenir cet objectif au sommet des priorités.

Il semble bien que le cercle dirigeant ait sacrifié le long terme pour le court terme, qu'il ait sacrifié le PT dans l'ivresse des sommets du pouvoir.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.