Lettre ouverte à la gouverneure générale, Michaëlle Jean - Deux mondes

Je suis allé visiter l'Ouest canadien cet été, en automobile. Ma compagne, elle, est plutôt allée du côté des Maritimes pour un cours de perfectionnement en anglais. Ce que j'ai vécu pendant cette période m'a permis de voir, d'entendre, de comparer le Canada, votre Canada. D'Ottawa à l'île de Vancouver.

Vous avez déjà évoqué, l'an passé, les solitudes du Canada. Je peux vous affirmer, Madame, que ce sont plutôt deux mondes qui habitent cet espace qu'est votre Canada.

Je me suis rapproché des Canadiens. Mais j'ai dû le faire en anglais. J'ai visité la maison de Gabrielle Roy, à Saint-Boniface. Une Terre-Neuvienne, très francophile et compétente, et un jeune Sénégalais, fraîchement débarqué depuis quatre mois, nous ont fait les honneurs de la visite. Notre séjour de quelques heures dans ce coin de pays ne nous a pas permis d'entendre plus que quelques mots de français.

En fait, de Montréal à Tofino, personne ne nous a adressé la parole en français. Ce qui est normal, because la langue intégrante, c'est l'English dans votre Canada.

Oui, je sais, Madame la vice-reine, il y a des gens qui parlent français. C'est juste que je n'en ai pas cherché... ni rencontré.

Entre-temps, ici, au Québec, le recensement de 2001 me dit que 327 000 personnes parlent uniquement l'anglais. C'est comme si approximativement Longueuil était unilingue anglophone. Quelque chose me dit que ça doit maintenant approcher les 400 000. Mais vos propos des derniers jours nous reprochaient à nous, les Québécois, notre fermeture, notre propension à «l'atomisation». Je suppose que votre propos sur le rapprochement devrait m'inciter à leur parler... en anglais, si je veux communiquer avec eux.

D'autres chiffres m'apprennent que la grande majorité des non-francophones du Québec ne vont pas plus loin que Québec. C'est drôle. Vous n'en avez pas fait mention.

Aimables mais indifférents

Et voilà que vous tentez de rattraper, de récupérer vos paroles, encore une fois. Vous, Madame la vice-reine, Madame Wong, Madame Kay, vous n'êtes que des gens prétendument bien renseignés, informés de la vraie réalité. Alors imaginez la très grande majorité des Canadiens qui s'abreuvent de vos paroles pour se forger une opinion sur nous.

Je les côtoyés cet été, ces gens-là, Madame la vice-reine. Et tout aussi civilisés et aimables qu'ils aient été, ils ne veulent rien savoir de mon Québec avec ses plus petites autos, ses FrancoFolies, ses traditions, ses émissions télé made in Québec, son niveau de vie légèrement inférieur à eux, de mon côté nord-américain et européen. Ils n'en ont rien à cirer de mon histoire nationale, de mes fêtes nationales, de mon cinéma, de mon théâtre, de mes auteurs, de

ma langue.

Ils veulent plus que jamais, les Canadiens comme vous, que je me rapproche d'eux et que je leur ressemble, avec des drapeaux canadiens sur ma pelouse, avec des messages Support our troops sur mon Ford-150. Avec un style de vie plus américain encore que les Américains eux-mêmes.

Pas tous, Madame la vice-reine, juste une bonne majorité confortable.

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