Libre opinion: Réflexe journalistique

Décidément, d'une tragédie à une autre, les journalistes n'apprennent pas, ou si peu. Le respect des personnes, acteurs plus ou moins directement liés à un événement comme celui de la fusillade au cégep Dawson, est une valeur qui semble désormais disparue de l'écran radar médiatique.

Des lecteurs du Devoir se sont interrogés sur le bien-fondé de la diffusion de l'adresse de la famille du tueur? La direction de leur journal publie une note (samedi 16 septembre 2006) qui met en avant ce motif à la décision de le faire: «C'est par réflexe de livrer les informations les plus exactes possible que ce détail s'est retrouvé dans nos pages.» Réflexe? Détail? Voyons plutôt.

Au Téléjournal de la SRC, édition de 22h le vendredi 15 septembre 2006, Céline Galipeau interpelle le journaliste Christian Latreille de cette façon: «Christian Latreille, vous avez passé la journée près de la résidence familiale [...].» (Citation textuelle: http://www.radio-canada.ca/nouvelles/enprofondeur/societe/dawson/) Celui-ci consacre un premier segment à l'entrevue de son collègue Davide Gentile, lequel relate entre autres le malaise de la mère et à quel point la famille Gill se sent cernée et traquée par les médias.

Que fait ensuite Latreille? Il court à la rencontre d'un humble chauffeur de taxi, membre présumé de la famille, qui ne veut pas donner d'entrevue alors que le commentaire de Latreille portait justement sur le fait que les membres de la famille élargie ne désiraient pas donner d'entrevue. Pourquoi avoir alors passé la journée «près de la résidence familiale» et couru après le moindre badaud pour recueillir quelque commentaire? Pourquoi ajouter à l'anxiété de ces gens? (On voit, dans le reportage, d'autres journalistes, d'autres photographes et d'autres caméramans.)

Jaunisme

Le réflexe de «donner les informations les plus exactes possible» n'excuse et ne justifie en rien de tels comportements de la part de nos médias. Un vieux mot, tombé en désuétude, qualifie ce type de travail de journalisme: jaunisme. En effet, de telles informations sont sans contenu valable du point de vue de la description des événements. Ils ne font qu'attiser le sensationnalisme. (Et, oui, je le sais, ce dernier mot est galvaudé; mais l'est-il vraiment?)

Relater un événement, est-ce la même chose que l'expliquer? Il s'agit en fait de distinguer la description événementielle de l'explication, celle-ci requérant davantage de ressources que n'en disposent les journalistes et les médias de toute manière. Car ce n'est pas leur travail que de fournir des explications aux événements, sinon en les replaçant dans le contexte de leur survenue et en identifiant les acteurs et leurs motifs présumés lorsque ceux-ci sont appuyés sur une information factuellement validée. Cela est précisément un travail de description événementielle. Une information exacte, dans ce sens, n'est pas une information comme l'adresse des acteurs indirects d'un événement. Une information exacte est celle qui permet de compléter une description factuelle.

L'adresse des parents du tueur de Dawson est une information factuelle, certes, mais elle n'est pas liée au drame, sinon que par le fait que l'auteur de la tuerie y habitait: et puis après? Ah oui! Les parent doivent maintenant traverser un deuil. Et ensuite? Le tueur habitait là. La mère est «abattue» (dixit Céline Galipeau, ibid.) par la tristesse. Ensuite? Le tueur habitait là, à cette adresse. Et? Rien d'autre. Parce que tout a été dit sur l'événement lui-même. En quoi le fait de connaître l'adresse du tueur et de sa famille ajoute-t-il à notre compréhension de cet événement?

Le réflexe du journal et du journaliste aurait dû au contraire être celui de la préservation de l'identité de la famille, déjà stigmatisée on s'en doute, ne serait-ce qu'en raison de leur origine culturelle, que d'autres journalistes se sont empressés de mettre en relief au motif de fournir, sans doute là aussi, une information la plus exacte possible.

Expliquer et décrire sont deux choses. Les commentaires empressés, les informations privées, ne décrivent pas un événement avec justesse, ils ajoutent à l'incompréhension. Et un drame ne peut certainement pas s'expliquer en trois minutes ou en 500 mots.

Ce genre d'information qui ne contribue nullement à la compréhension de l'événement est inutile et nuisible, voire carrément dangereuse. Le principe moral du respect de la personne et celui du droit à la vie privée devraient être ceux à partir desquels les journalistes et les entreprises médiatiques développent et entretiennent leurs «réflexes» s'ils désirent continuer à se prétendre les remparts de la démocratie, s'entend, comme on les entend si souvent le pérorer. Mais est-ce encore le cas? De tels comportements réflexes nous portent à en douter.

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