Le pape a-t-il tort?

Si l'on s'en tient à un strict point de vue théologique, ce que Benoît XVI a dit au sujet de la relation des chrétiens et des musulmans à leur dieu est juste. Car il est vrai que, contrairement au dieu des musulmans prôné par le prophète Mahomet, le dieu chrétien est le dieu de la raison et non celui du corps.

Pour comprendre cela, il faut remonter aux plus lointaines origines du christianisme, c'est-à-dire avant même la naissance du Christ, alors que se forgea progressivement dans la population l'idée de la venue imminente d'un dieu sauveur sur Terre. Cette idée prit d'abord forme environ 200 ans avant notre ère, c'est-à-dire avant même la venue du Christ, lors de la première traduction grecque de l'Ancien Testament, connue sous le nom de Septante.

Dans cette traduction, on associe librement l'idée du messie à celle du logos grec (la raison). Or, rappelons-le, le logos représentait pour les Grecs un véritable summum. Ce logos était en effet chez eux l'expression de la raison dans ce qu'elle a de plus noble puisqu'il conjuguait à la fois le monde des idées pures selon Platon et le monde du divin d'où provenaient justement ces idées pures.

Dénigrement du charnel

De par cette origine grecque, le dieu des chrétiens s'annonça donc lui-même comme le dieu logos ou, si on veut, le dieu de la raison. Ce sera ensuite cette même vision d'un dieu-raison qui servira à la rédaction du Nouveau Testament par les apôtres. Et toute l'idéologie chrétienne que développeront plus tard les pères de l'Église nous présentera Dieu le Père essentiellement comme le dieu de la raison d'abord et non celui du corps. C'est ce qui explique d'ailleurs tout le dénigrement des choses charnelles et matérielles qu'on retrouve en général à l'intérieur du christianisme.

Ce dénigrement était évidemment déjà présent chez les Grecs. Pour eux, rappelons-le brièvement, tout ce qui était d'ordre matériel (terrestre) était jugé nécessairement impur ou imparfait. Par exemple, le travail des esclaves ou des artisans, parce qu'associé à des besoins purement matériels et physiques, était jugé de beaucoup inférieur aux activités des citoyens qui, eux, prenaient le temps de discuter des choses élevées de la raison et se rapprochaient ainsi du monde du divin.

Remarquons toutefois que ce rapport privilégié qu'entretenait une minorité de citoyens grecs avec la raison ne les empêchait cependant pas d'exploiter à qui mieux mieux et avec profit la majeure partie de la population, constituée essentiellement d'esclaves et de mercenaires à son service. De par leur rapport intellectuel au divin, ce groupuscule de citoyens prétendait avoir la légitimité nécessaire à l'exercice d'un tel pouvoir sur leurs inférieurs.

Dans une ville comme Athènes, par exemple, on estime que sur une population totale d'environ 400 000 personnes, il n'y avait pas plus de 40 000 citoyens dont le statut et les droits étaient reconnus, ce qui ne représente que 10 % de la population.

Aussi, contrairement à ce que beaucoup ont pensé par la suite, la démocratie grecque n'a jamais relevé d'un pouvoir rationnel exercé par tous. L'élitisme intellectuel des Grecs relevait du pouvoir et servait le pouvoir. Le logos de l'élite ne consistait pas à se mettre au service de la raison mais plutôt à mettre cette dernière à son service en vue du pouvoir et d'intérêts sociopolitiques.

Une vison unique de la divinité

Or c'est précisément de cet élitisme intellectuel pédant d'origine que relève, je pense, le recours de Benoît XVI à la citation de l'empereur byzantin Manuel II. On y retrouve en effet toute la vindicte chrétienne traditionnelle: se targuant d'être d'une essence rationnelle supérieure issue du monde du divin, on se permet de dénigrer, au nom de valeurs dites rationnelles supérieures, le monde musulman, chez qui le dieu transcende non pas seulement l'esprit mais la personne tout entière. De là à dire que, chez les musulmans, le recours à la force physique et au djihad plutôt qu'à la raison est normal, il n'y a qu'un pas!

Mais Benoît XVI pourrait-il vanter l'usage de la raison dans le christianisme? Surtout lorsqu'on connaît vraiment l'usage qu'en a fait l'Église de Rome par le passé qui, pour asseoir son pouvoir, considérera comme hérétiques et brûlera tous ceux qui s'opposeront à celle-ci?

Je crois plutôt que derrière le recours à cette citation, Benoît XVI cache maladroitement son intention véritable quant au type de christianisme qu'il défend: à savoir imposer au monde une vision unique de la divinité, la sienne?

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