Contradictions papales et distanciations musulmanes

À la lecture de la leçon philosophique du pape Benoît XVI délivrée à l'université de Ratisbonne, en Allemagne, le mardi 12 septembre (selon la traduction de l'allemand produite par Sophie Gherardi, du journal Le Monde, le 16 septembre 2006), il apparaît que son objectif ultime n'est pas tant de se prononcer sur les relations islamo-chrétiennes ni sur le dialogue interreligieux, bien qu'il ait évoqué ce dernier vers la fin de son discours. Il s'agissait plutôt d'une défense et d'une illustration de la rationalité chrétienne et d'une critique de ce qu'il a appelé la «déshellénisation» progressive de la foi chrétienne au cours de l'histoire.

L'évocation de l'islam et de son prophète ne devait en effet représenter qu'une parenthèse au cours de sa démonstration, qui s'est notamment appuyée sur les dires d'un empereur byzantin du XIVe siècle.

Or cette évocation passagère, apparemment si anodine et essentiellement faite de citations, nous semble pour le moins peu à propos et pour le moins irresponsable compte tenu du contexte général de suspicion qui entoure l'islam et les musulmans aujourd'hui et, surtout, des thèses qu'elle appuie.

Selon ces thèses, la «guerre sainte» serait en fait une réalité camouflée par le verset «Pas de contrainte en religion» (II, 256) puisque «c'est un texte de la période initiale, disent les experts, durant laquelle Mahomet était lui-même sans pouvoir et menacé». En d'autres termes, le djihad — qu'on insiste à traduire par «guerre sainte» — serait fonction du pouvoir politique du Prophète, qui n'existait pas durant la période mecquoise de son apostolat et qui n'avait été acquis qu'après l'émigration vers Médine. Le discours pacifique de l'islam ne proviendrait donc que d'une situation de faiblesse alors que la violence de celui-ci ne serait que le résultat d'une affirmation politique.

Transposée dans notre réalité contemporaine, cette réflexion prouverait qu'on a bien raison de réprimer toute prétention politique provenant de l'islam puisque, à terme, elle viserait à s'imposer aux autres par la force et l'agression.

Pas de distance

Reconnaissant «la manière étonnamment abrupte» de «la question centrale du rapport entre la violence et la religion», le pape enchaîne avec une citation de l'empereur où il défie son interlocuteur d'exposer ce que le Prophète aurait apporté de nouveau et où il répond lui-même: «Tu ne trouveras que des choses mauvaises et inhumaines, comme le droit de défendre par l'épée la foi qu'il prêchait.» À la décharge du pape, on ne peut que souligner, comme ne cesse de le répéter le Saint Siège, que ce n'est pas ce dernier qui profère de tels jugements de valeurs mais bien l'empereur. Or à aucun moment l'ancien professeur d'université et cardinal Ratzinger ne prend la moindre distance avec le contenu du texte qu'il cite, alors qu'il prend la peine de le faire avec sa forme.

«L'empereur expose ensuite minutieusement les raisons pour lesquelles il est absurde de diffuser la foi par la violence. Une telle violence est contraire à la nature de Dieu et à la nature de l'âme.» C'est le pape qui parle en résumant la pensée de l'empereur, certes, mais, de nouveau, il n'y a aucune distanciation. Encore une fois, le pape ne dit rien directement, en son propre nom; mais pourquoi s'appuyer sur un texte qui assimile le prosélytisme islamique à la violence, et par conséquent à l'irrationalité, pour illustrer la perfection du mariage gréco-chrétien? Pourquoi faut-il que ce genre de démonstration, qui n'est fondée que sur des interprétations très partielles et partiales des sources musulmanes, se fasse sur le compte de l'islam (on ne fait pas de distinction avec ses perversions)?

Pareillement pour le commentaire de l'éditeur Théodore Khoury: «Pour l'empereur, un Byzantin éduqué dans la philosophie grecque, cette phrase est évidente. En revanche, pour la doctrine musulmane, Dieu est absolument transcendant. Sa volonté n'est liée à aucune catégorie, pas même celle de la raison.» Citation d'autant plus intéressante qu'en réaction au discours du pape, Khoury déclare: «Il ne doit pas dire à chaque mot "ce n'est pas mon opinion". Mais j'aurais souhaité qu'il dise quelques mots pour affirmer sa différence.» Pourquoi affirmer sa différence puisqu'il ne semble pas avoir de scrupules à refuser au Dieu de l'islam d'être lié à la catégorie de la raison... Ou est-ce le pape?

Enfin, vers la fin de la leçon, le pape conclut en soulignant que «nous deviendrons capables d'un vrai dialogue entre les cultures et les religions, un dialogue dont nous avons un urgent besoin», que «si raison et foi se retrouvent unies d'une manière nouvelle; si nous dépassons la limitation autodécrétée de la raison à ce qui est vérifiable par l'expérience, et si nous en découvrons toute l'amplitude».

Tout en souscrivant totalement à cette conclusion, il est en même temps difficile de s'expliquer la contradiction éclatante qu'elle constitue avec les paragraphes repérés précédemment. Comment donc un dialogue des cultures peut-il, si ce n'est s'engager, du moins se poursuivre, dès lors que l'apologie de la raison chrétienne ne se développe qu'en contraste avec la déraison musulmane?

Colère disproportionnée

Bien qu'il soit impossible de diriger la moindre accusation vers les intentions du pape (nul ne connaît ce que recèlent les coeurs), il reste qu'une lecture minutieuse et contextualisée nous permet de découvrir l'inconséquence de sa position déclarée en faveur du dialogue des cultures. La critique de la raison occidentale moderne, qui est «sourde face au divin» et à l'association aux autres «cultures profondément religieuses du monde [qui] voient justement dans cette exclusion du divin de l'universalité de la raison une attaque contre leurs convictions les plus intimes», est la sagesse même. Mais quelle maladresse!

En revanche, à voir les réactions musulmanes à travers le monde, il est évident pour tous les observateurs occidentaux que la colère est quelque peu disproportionnée. Mais par rapport à quoi? En effet, dans un des bulletins de nouvelles de Radio-Canada, on a relaté un florilège des répercussions et des échos recueillis dans l'ensemble du monde musulman sans jamais évoquer quelle en a été la source dans le discours papal. Quelle évaluation a-t-on véritablement fait de ce dernier pour concentrer toute son attention sur ses seuls effets?

En tant que musulman occidental, je tiens à exprimer ici ma désolidarisation envers toute réaction qui se retournerait par la violence contre nos frères et soeurs chrétiens partout dans le monde ou qui condamnerait le pape et son discours sans prendre la peine de mettre les passages incriminés en contexte.

Bien que le chef de l'Église catholique se soit limité à dire par la suite qu'il est «absolument désolé que certains passages de son discours aient pu paraître offensants pour la sensibilité des croyants musulmans» et à faire porter le tort de la mauvaise compréhension aux musulmans eux-mêmes puisque ses propos ont «été interprétés d'une manière qui ne correspond d'aucune façon à ses intentions», il est nécessaire que les musulmans canadiens et québécois prennent une distance critique par rapport à ce qui n'est qu'une maladresse rédactionnelle regrettable de la part d'un personnage aussi éminent et une contradiction logique patente au moment même où il défend «un élargissement [du] concept de raison et de son usage».

Le dialogue et la coopération interreligieux sont de trop précieux instruments qui favorisent et promeuvent la paix sociale pour les abandonner avec autant de légèreté sous prétexte que le pape s'est contredit. Cessons de cultiver les malentendus, faisons face à nos défis communs et oeuvrons pour toujours plus d'intercompréhension!

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