Libre opinion: La filière Bush-Rice

Alors que le président Bush signait mercredi dernier la résolution du Congrès sur le recours à la force contre l'Irak, le président Saddam Hussein obtenait de son côté un «score parfait» au plébiscite sur sa présidence le jour précédent. Le conflit entre les deux hommes est consommé, et les protagonistes font le plein des appuis politiques nécessaires au bras de fer militaire qui s'annonce dans la région.

Si le discours américain sur la nécessité d'agir en Irak met l'accent sur le danger que constitue le programme d'acquisition d'armes de destruction massive du régime irakien, d'autres considérations, moins souvent évoquées, entrent en ligne de compte dans le calcul stratégique de la Maison-Blanche sur les implications d'une guerre en Irak.

La rupture

Depuis l'arrivée de Bush à la présidence, l'appui inconditionnel des États-Unis à l'État d'Israël leur a coûté cher sur le plan politique. Il y a dix ans, lors de la guerre du Golfe, les relations harmonieuses de Bush père avec les nations arabes lui avaient valu le surnom de «Bush d'Arabie». Aujourd'hui, «W» a complètement inversé la situation. En fait, les relations diplomatiques avec l'Arabie Saoudite, entre autres, ne se sont jamais si mal portées, au point de mettre en péril l'avenir de l'alliance historique entre ces deux pays.

En effet, amorce de rupture il y a. Incapables d'une politique de conciliation, les Américains, résolus à en finir manu militari avec les régimes de la région qui leur sont récalcitrants, ont fait le choix du tout-militaire à l'instar de Sharon, jetant par-dessus bord les conseils de prudence de Clausewitz sur la conduite des opérations.

Poursuivre la guerre en redistribuant les cartes

Certains stratèges américains, Condoleezza Rice en tête, se proposent de reconfigurer la structure des rapports entre le Moyen-Orient et le reste du monde. Le calcul de Mme Rice est simple: faire d'une pierre trois coups avec l'Irak afin de changer en profondeur la logique de la dynamique géopolitique dans la région. Ses objectifs sont les suivants: primo, intervenir militairement pour mettre fin au programme d'armes de destruction massive du régime de Saddam Hussein; secundo, occuper à long terme, avec des centaines de milliers d'hommes, d'avions et de chars, un territoire au centre du principal théâtre d'opérations de la lutte contre le terrorisme afin, notamment, de ne plus avoir à négocier des droits de passage avec les pays du Golfe; tertio, prendre le contrôle du pétrole irakien afin de s'affranchir de la dépendance des États-Unis envers le pétrole saoudien.

Grâce à un tel coup de maître, les États-Unis seront en position de force et au coeur de la région, ce qui aura pour effet d'ajouter beaucoup de plomb à leur diplomatie et d'exercer d'énormes pressions sur les régimes avoisinants pour qu'ils coopèrent avec les États-Unis en guerre.

Le tout pour le tout

Cette «aventure» irakienne, dernière trouvaille de la lutte contre le terrorisme, est devenue impérative aux yeux des États-Unis parce qu'avec la dissémination des connaissances critiques en matière d'armes de destruction massive, notamment par le biais d'Internet, les États-Unis sont de plus en plus vulnérables à des attaques du type de celles du 11 septembre 2001 et à une contestation de leur rôle de seule superpuissance mondiale. Incapables de contrôler l'accès au savoir de pointe, les États-Unis verront, dans les années à venir, se multiplier le nombre de pays capables de se doter d'un arsenal d'armes de destruction massive.

Si rien n'est fait, cette réalité entraînera immanquablement une érosion progressive de la capacité des États-Unis d'agir sur le système international en rendant nul, ou presque, le recours à la force dans leurs rapports avec le reste du monde. Impuissants à dicter au monde les termes de leur hégémonie, les États-Unis seront ouverts aux contestations politiques de la part des puissances montantes comme la Chine. Cette guerre contre le terrorisme, et son corollaire irakien, constitue donc une fuite en avant pour les États-Unis, une ultime tentative de faire rentrer dans la bouteille le génie qu'ils ont eux-mêmes libéré. Elle se veut avant tout une guerre de survie pour les États-Unis mais également une guerre de suprématie pour la domination du système international au XXIe siècle.