1991-2001 - Dix ans d'immigration postsoviétique au Québec

«Même au chaud, même heureux; Y a toujours autre part; D'autres vies, d'autres sorts, d'autres cieux.; Est-ce qu'il fait beau là-bas?; Est-ce qu'ailleurs on s'rait mieux?» - Yves Desrosiers, Volodia (2002) - Premier de deux textes

Au cours des 70 ans d'existence du rideau de fer, le droit d'aller en Occident représentait un des plus grands privilèges que l'État soviétique octroyait à ses fidèles. Les témoignages des «personnes sortables» sur l'opulence du paradis capitaliste mettaient l'accent sur l'absurdité de l'existence misérable de ceux pour qui le monde étranger demeurait inaccessible. Ce complexe d'infériorité, caractéristique avant tout de la génération de l'intelligentsia d'après-guerre, s'est accentué pendant la pérestroïka gorbatchevienne. Celle-ci, ayant provoqué une négation collective du passé et du présent soviétiques, a définitivement tourné l'opinion publique vers les valeurs occidentales.

Ayant découvert cette liberté inouïe de la fin des années 80, beaucoup de Russes ont naïvement cru qu'une fois mise sur les rails capitalistes, l'URSS atteindrait le niveau des pays occidentaux dans les plus courts délais.

Adieu, Russie natale

Nous voici en janvier 1991. Ni les réformes démocratiques (libéralisation de la presse, mise à l'écart du Parti communiste, élections libres) ni la thérapie de choc ne règlent quoi que ce soit au chapitre matériel: au contraire, la situation économique se détériore de jour en jour. Inflation galopante, hausse des prix, grave pénurie des biens de consommation engendrent déception et cynisme.

Les ambassades occidentales, et au premier chef celle des États-Unis, sont quasiment prises d'assaut par les enfants des «bâtisseurs du communisme», dorénavant convaincus que le salut passe par l'exil. Or certaines restrictions dans la politique d'immigration américaine ont augmenté l'afflux vers l'ambassade d'Israël. La plupart des volontaires ont une confiance absolue en la Terre promise. Cependant, il y a ceux qui ne la considèrent que comme un point de transit vers l'Amérique. Dans une dizaine d'années, plusieurs parmi ces derniers se retrouveront au Canada.

Bienvenue au Canada

Au même moment, vers 1991, pour la première fois de son histoire, l'ambassade du Canada à Moscou donne quelques signes d'ouverture. Il semble que seraient bienvenus des diplômés des grandes écoles réputées, maîtrisant les langues et ayant des garanties en ce qui a trait à leur autonomie financière. De son côté, la Délégation générale du Québec à Vienne se montre bienveillante envers les familles des professionnels qui parlent le français. Au bout d'un an et demi, les meilleurs, sélectionnés selon toutes les règles de l'art, sont admis au Canada dans la catégorie «travailleurs qualifiés». Ils sont remplis d'enthousiasme et croient en leurs forces. Sans regret, ces «pro-Occidentaux» désertent leurs laboratoires et instituts de recherche et, sous les regards envieux de leurs collègues et voisins, se dirigent vers Montréal, le vent dans les voiles.

Les statistiques du ministère des Relations avec les citoyens et de l'Immigration, basées sur le recensement mené à Montréal en 1991, indiquent qu'au cours des cinq années ayant précédé l'effondrement de l'URSS, soit entre 1986 et 1991, seulement 810 ressortissants «soviétiques» ont été admis dans la province. Dès 1991, ce chiffre monte en flèche, atteignant son plafond vers le milieu des années 90. En effet, entre 1996 et 2000, les quelques 8020 «ex-Soviétiques» devenus résidants permanents occupent le quatrième rang parmi toutes les populations immigrées qui se sont établies pendant cette période au Québec. Or ces chiffres ne nous indiquent pas la part formée par les immigrants ayant choisi une «autre voie».

Une «autre voie» vers le meilleur pays du monde

Cette «autre voie» n'exigeait ni une longue attente à l'ambassade à Moscou, ni diplômes, ni autres preuves de hautes compétences. Il ne suffisait que d'atterrir à New York, de se rendre au poste frontalier de Lacolle et d'y prononcer deux mots sacrés: refugee claim. Après cette déclaration, les portes du Canada s'ouvraient comme par magie. Les nouveaux revendicateurs n'en revenaient pas de leur chance: où, ailleurs qu'ici, pouvaient-ils compter sur tant de services gratuits et, par surcroît, sur une allocation mensuelle automatique?

Décidément, le Canada était le meilleur pays du monde, et ses citoyens étaient les gens les plus généreux de la planète! Il fallait tout faire pour y rester. «Tout» signifiait ceci: rédiger un texte qui cadrerait avec les définitions de la Convention de Genève sur les réfugiés et en convaincre les juges.

Au milieu des années 90, un manuel en langue russe, intitulé Comment revendiquer le statut de réfugié au Canada, a vu le jour. Cette oeuvre de deux centaines de pages représentait une analyse méthodique de toutes les étapes de la revendication et offrait les modèles des «histoires à succès»: selon les auteurs, la réussite était garantie à ceux qui pouvaient prouver leurs origines juives. Juifs ou pas, plusieurs revendicateurs se dotaient des extraits d'acte de naissance appropriés (dans la dérive postsoviétique, il était possible d'acheter n'importe quel document, même aux stations de métro de Moscou), d'autres s'en dotaient sur place.

Mais le motif antisémite n'était pas unique. La montée des nouveaux nationalismes provoquée par l'éclatement de l'URSS et le début des conflits armés sur ses frontières pouvaient servir une raison valable. Ainsi, vers 1996, une vague massive de Russes du Kazakhstan a déferlé sur Montréal. Outre cela, certaines jeunes femmes en transit du «Brooklyn russe» cherchaient la protection du Canada contre la violence de leurs maris; quelques jeunes hommes boudaient le service militaire en évoquant la Tchétchénie. Chacun de ces revendicateurs avait certainement ses propres raisons de quitter l'empire éclaté. Le Canada, la Convention de Genève aidant, leur a donné une chance de tenter d'entreprendre une nouvelle vie.

Au début des années 90, le taux d'acceptation des revendicateurs du statut de réfugié en provenance de l'ex-URSS est assez élevé, ce qui encourage les parents ou amis à tenter leur chance. Même les personnes déboutées ne sont pas perdantes: le système, offrant de nouvelles pistes administratives, les prémunit contre un départ forcé. Il n'est pas exclu que certains membres de la pègre, communément appelée «la mafia russe», aient profité de la facilité de la revendication pour s'établir au Canada.

On prie pour la Sainte Russie sous le signe de Coca-Cola

Dieu sait combien de temps cette «autre voie» aurait duré n'eût été des événements tragiques du 11 septembre 2001. Dorénavant, la revendication via les États-Unis a été mise au centre des discussions américano-canadiennes. Par ricochet, ces changements politiques ont affecté plusieurs nouveaux candidats à la revendication au Canada, et les Russes ne font pas exception. En 2001 et 2002, le nombre des revendicateurs russophones a substantiellement diminué. Dans ce nouveau contexte, ceux qui souhaitent «fuir» le pays n'ont plus de problème pour sortir mais, par ironie du destin, se heurtent à un nouveau rideau de fer, cette fois-ci installé de l'autre côté de l'océan.

En ce qui concerne l'immigration qualifiée, il semble que la source soit en train de se tarir. Le portrait collectif de la société russe a radicalement changé. À l'heure actuelle, la nouvelle bourgeoisie n'a aucun intérêt à s'éloigner de la source de sa prospérité, soit la privatisation des anciens biens de l'État, qui lui apportent encore des profits astronomiques. Aller en Occident? Aucun problème! Depuis dix ans, les grands hôtels de la Côte d'Azur sont mis à leur disposition alors que les établissements d'Oxford et de Cambridge accueillent volontiers leur progéniture.

Mais voici un paradoxe: c'est à Moscou que se réalise dorénavant le fameux «rêve américain». Bâti sur des centaines de millions des dollars qui circulent en monnaie parallèle, il est présent dans les boutiques de luxe et l'industrie des distractions nocturnes. Les Mercedes 600 grouillent au centre-ville, le Moët et Chandon coule à flots. Pourquoi partir?

Et la nouvelle classe moyenne? Traumatisée par les changements radicaux, elle cherche par tous les moyens à ne pas basculer dans la pauvreté. Et voilà un autre paradoxe: à l'ère de la mondialisation, l'immigration, ancien fruit défendu, a perdu son attrait. Les dix années écoulées ont considérablement ébranlé les anciens mythes, et le retour d'exil de plusieurs personnalités en vue (écrivains et artistes) a revalorisé le sens de l'appartenance.

Alors, malgré les difficultés quotidiennes, on reste dans son coin. En espérant que la vie y sera meilleure. La montée de la religion chrétienne orthodoxe, supplantant l'idéologie du parti, a contribué au retour de cette vision mi-résignée, mi-fataliste, laquelle aurait permis aux Russes de résister à toutes les intempéries de leur histoire mouvementée. Alors, on prie pour la Sainte Russie... sous le signe de Coca-Cola.