Les chaires de recherche du Canada - Plus d'argent mais moins d'autonomie pour les universités

Voici un extrait d'un article publié dans L'annuaire du Québec 2003, chez Fides, un ouvrage de référence sur l'état de la situation au Québec dans tous les domaines. Il comporte les textes de 75 experts et journalistes, les données démographiques, économiques et sociales à jour, trois chronologies des événements de l'année écoulée, des cartes et des articles sur toutes les régions du Québec. L'annuaire du Québec 2003 a été produit sous la direction de Roch Côté et Michel Venne.

La division des pouvoirs entre le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux, enchâssée dans la Constitution, fait de l'éducation un domaine de compétence provinciale. La recherche scientifique, par contre, est un domaine partagé, ce qui permet au gouvernement fédéral d'intervenir auprès des universités par l'entremise de la recherche. Habituellement, les budgets fédéraux alimentaient les divers fonds de recherche (CRSH, CRSNG, IRSC, FCI) accessibles aux chercheurs universitaires, mais n'avaient pas d'effet direct sur l'embauche des professeurs. Or, le budget 2000 du ministre des finances Paul Martin a fait un pas de plus dans la stratégie fédérale de stimuler la recherche et l'innovation en créant le Programme des chaires de recherche du Canada. Un budget de 900 millions de dollars a en effet été octroyé pour la création, d'ici à 2005, de 2000 chaires de recherche réparties dans l'ensemble des universités canadiennes.

Pour couvrir à la fois les chercheurs confirmés et les jeunes chercheurs considérés comme exceptionnels, les 2000 chaires se répartissent également entre deux types:
- des chaires renouvelables après sept ans qui seront attribuées à des chercheurs d'expérience reconnus par leurs pairs comme des chefs de file mondiaux dans leur domaine;
- des chaires d'une durée de cinq ans, renouvelables une fois et attribuées à des chercheurs que leurs pairs jugent susceptibles de devenir des chefs de file dans leur domaine. Les premières sont d'une valeur de 200 000 $ et les secondes de 100 000 $.

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Les critiques du programme

À peine le gouvernement eut-il annoncé, en avril 2000, les procédures d'attribution des chaires que les critiques se sont manifestées de toutes parts. Bien sûr, tous les intervenants se sont dits heureux de voir le gouvernement fédéral enfin réinvestir dans l'enseignement supérieur après avoir réduit sa contribution d'un tiers depuis 1992. Les 2000 chaires devraient donc permettre de compenser en partie la baisse de 10 % des effectifs professoraux enregistrée au cours de la décennie 1990. Mais au-delà de ce constat, nombreux sont ceux qui ont dénoncé la méthode employée et plusieurs, surtout parmi les associations et syndicats de professeurs, ont même prédit des effets désastreux sur le système universitaire canadien.

En plus de la concentration accrue des ressources déjà mentionnée (et qui ne fait aucun doute), on s'attend à une compétition féroce entre les universités qui tenteront d'attirer à elles les «étoiles» (montantes ou nonÉ) des institutions concurrentes, les perdantes étant bien sûr les «petites» universités moins pourvues et ne pouvant répliquer par des contre-offres aussi alléchantes que celles de leurs compétiteurs. Ainsi, l'effet de concentration se doublerait d'un effet d'appauvrissement des petites universités: non content de ne rien leur donner, on leur enlèverait en plus leurs meilleures ressources.

De plus, en créant ainsi un espace de compétition, on pousse les salaires à la hausse sans que les ressources universitaires puissent vraiment répondre à une telle inflation créée artificiellement par le programme de chaires. Et bien que le gouvernement vise ainsi à contrer la prétendue «fuite des cerveaux» vers les États-Unis, les montants octroyés (100 000 $ ou 200 000 $ par chaire) ne seront pas vraiment suffisants pour réellement faire compétition aux offres américaines.

Les dangers à moyen terme ont également été soulevés car rien n'assure que le gouvernement financera le programme après cinq ans, laissant ainsi les universités canadiennes avec des frais annuels d'environ 300 millions pour payer les professeurs embauchés. Autre effet pervers attendu et dénoncé: en concentrant les ressources sur des chaires de recherche, on détournera de l'enseignement les meilleurs professeurs qui sont parfois et même souvent les meilleurs chercheurs. Enfin, en reliant l'infrastructure des chaires à la FCI, on accroîtra encore davantage les liens entre les universités et les industries, réorientant ainsi le système d'enseignement supérieur sans aucun débat public.

Plus de contrôle

Une chose est certaine: la stratégie fédérale en matière d'enseignement supérieur vise clairement à agir de façon de plus en plus directe sur les choix stratégiques des universités en mettant en place des programmes qui orientent le système universitaire vers une plus grande reddition de comptes. Ainsi, au lieu d'accroître les fonds des trois organismes subventionnaires (CRSH, CRSNG, IRSC) le gouvernement contourne ces organismes autonomes et multiplie les structures parallèles: FCI, Génôme Canada, et maintenant Chaires de recherche. En plus d'assurer une plus grande visibilité à ses investissements, le gouvernement contrôle davantage leurs effets sur le système universitaire. Ainsi, la première demande imposée par le programme avant l'octroi d'une chaire à une université a été d'obliger toutes les institutions à présenter un «plan stratégique de recherche», lequel servira de base pour juger de la pertinence des demandes de chaires.

Les résultats

Deux ans après l'annonce du programme, on est enfin en mesure de constater les premiers résultats et de les comparer aux prévisions, près du tiers des chaires (646) ayant été octroyées en date du mois de juin 2002.

Ce qui frappe d'abord c'est le taux très élevé (75 %) de recrutement interne à l'université. Ensuite, et contrairement aux prévisions, le «maraudage» auprès des autres universités canadiennes a été jusqu'à maintenant relativement faible (9 %), ce qui ne veut pas dire que des pertes qualitativement importantes n'ont pas été subies par des petites universités.

Enfin, alors qu'au moment du lancement du programme l'accent était mis sur l'importance de contrer «l'exode des cerveaux», seulement 88 chaires (soit 15 %) ont servi à attirer des chercheurs au Canada. Quant au taux d'approbation des chaires, il est de 90 %, ce qui montre bien que les universités ne soumettent que des candidatures dont la qualité ne fait aucun doute auprès des pairs.

Les données sont à peu près les mêmes pour le Québec. Si l'on regarde l'évolution des demandes de chaires entre 2000 et 2002, on constate que le nombre de demandes internes tend à diminuer. Après avoir répondu au programme en choisissant leurs «étoiles» au sein de leur propre institution, les universités se tournent maintenant davantage vers l'extérieur. Quant au recrutement étranger, aux États-Unis en particulier, il est probable qu'il demeurera marginal car les sommes attribuées aux chaires demeurent somme toute assez faibles.

En fait, la donnée qui a fait le plus scandale a été la répartition selon le sexe: seulement 15 % des chaires ont été attribuées à des femmes. Et bien qu'après chaque cycle d'évaluation (il y en a trois par année) des voix aient dénoncé cette répartition qualifiée de «scandaleuse», la tendance n'a pas vraiment changé. On s'en doute: les sciences et le génie font piètre figure avec 10 % des chaires attribuées à des femmes, suivies des sciences de la santé avec 16 % et des sciences humaines et sociales avec 24 %. Et les universités québécoises ne sont pas plus progressistes que leurs homologues canadiennes car elles n'ont accordé en fait que 13 % des chaires à des femmes: 8 % en science et génie, 16 % en santé et seulement 15 % en sciences humaines et sociales.

Devant de tels résultats, nombreuses sont les voix qui réclament maintenant une modification des règles en vigueur pour imposer un quota de chaires pour les femmes qui représentent en fait (selon des données de 1999) 27 % du corps professoral (32 % en sciences humaines et sociales, 13 % en sciences et génie et 33 % en sciences de la santé). Pour des raisons démographiques, on devait aussi s'attendre à ce que la proportion des chaires attribuées à des femmes soit supérieure au niveau 2 (junior) qu'au niveau 1 (senior), car environ 42 % des postes de professeur adjoint sont occupés par des femmes alors qu'elles ne comptent que pour 14,5 % des postes de professeur titulaire. Et effectivement, seulement 10 % des chaires senior ont été attribuées à des femmes alors qu'elles ont obtenu 21 % des chaires junior. En somme, toutes les données indiquent que le processus de décision interne aux universités favorise les candidatures masculines au détriment des candidatures féminines.

Le programme étant en vigueur jusqu'en 2005, il est encore susceptible d'évoluer. Une évaluation à mi-parcours a d'ailleurs été prévue de façon à pouvoir réajuster le tir si nécessaire. À la lumière des données actuelles, il est certain que la pression sur les universités ira croissante pour les forcer à recruter davantage de femmes. Ensuite, il faut s'attendre à ce que la proportion des titulaires externes augmente de façon importante sinon les objectifs de croissance, la capacité de recherche des universités canadiennes et surtout de recrutement n'auront pas vraiment été atteints et il faudra se demander sérieusement si une partie des ressources financières fédérales n'aura pas simplement servi à garnir les fonds consolidés des universitésÉ

L'auteur remercie Denis Croux et René Durocher du programme des chaires du Canada pour lui avoir fourni les statistiques sur le programme.