Complément de l'entrevue avec Louis O'Neill - L'immoralité politique dans la Province de Québec

La province de Québec vient de se choisir ceux qui, durant les quatre prochaines années, détiendront l'autorité publique. Même si en tant que prêtres et en tant que citoyens, nous n'avons pas le droit de rester indifférents devant ce choix, nous croyons que des opinions différentes peuvent être légitimement soutenables et ce n'est pas le lieu d'en discuter. D'ailleurs, il n'appartient pas aux prêtres de faire de la politique partisane.

Cependant, au regard de certains moyens qui ont été utilisés durant la récente campagne électorale et des conséquences qu’ils peuvent entraîner, c’est pour nous un devoir très grave de nous arrêter au moins quelques instants pour analyser la situation.
Le déferlement de bêtise et l’immoralité dont le Québec vient d’être témoin ne peuvent laisser indifférent aucun catholique lucide. Jamais peut-être ne s’est manifestée aussi clairement la crise religieuse qui existe chez nous. Jamais ne nous fut fournie une preuve aussi évidente du travail de déchristianisation qui s’opère dans les masses populaires.
Nul doute que les bien-pensants vont sursauter devant de telles affirmations. Ceux pour qui la moralité se réduit à peu près uniquement au problème des shorts, des robes-soleil ou de la loi du cadenas trouveront bien osés les propos que nous tenons ici. Mais une morale chrétienne qui respecte l’ordre des vertus pose la charité, la vérité et la justice comme fondements de la vie sociale, et qui sait encore se scandaliser devant le mensonge, la perversion des consciences, la corruption systématique du droit ne peut que s’émouvoir devant un état de faits devenu manifeste.
Ces notes ne sont qu’une esquisse. Traiter convenablement de la signification profonde du dernier scrutin exigerait un volume aussi considérable que l’étude de la grève de l’amiante. Nous espérons que quelques moralistes et sociologues le feront.

Le mensonge érigé en système
Une chrétienté où le mensonge est érigé en système est un pays où inévitablement on attaque le sens religieux, car la foi chrétienne est essentiellement d’abord un culte de la vérité. Les méthodes modernes de diffusion de l’idée permettent de bâtir d’immenses mensonges collectifs, de répéter à satiété, par le journal, la radio et la télévision des slogans déformateurs, à un point tel que l’homme de la rue devient incapable de résister et veut bien accepter que «ça devienne vrai». Cette technique, perfectionnée par Hitler, fut reprise par les communistes. Elle fait actuellement partie de nos moeurs électorales. Le mensonge sert à cultiver les complexes, les craintes de l’âme populaire, à déformer les idées de l’adversaire, à détruire la réputation des personnes. Bien cuisiné, il réussit à faire accepter à des chrétiens des attitudes nettement antichrétiennes. Par exemple, l’on fera croire que prôner la sécurité sociale, c’est glisser vers le marxisme, que promouvoir l’assurance-santé, c’est saboter nos communautés religieuses, que donner à manger aux hommes qui ont faim dans les pays sous-développés nous appauvrit et encourage le communisme, etc. Un universitaire bien connu de Québec s’est particulièrement illustré avec ce dernier argument.
Plus les gens sont dépourvus de culture et de sens critique, plus cette méthode est efficace. Elle s’avère un moyen rapide d’abrutissement des masses. Elle révèle un danger grave lorsque les catholiques admettent le procédé comme légitime. Nous avons vu les journaux officiellement catholiques publier des annonces grossièrement mensongères, nettement immorales. Nous avons rencontré des prêtres qui estimaient une telle propagande «habile» et ne s’y objectaient pas trop, aussi longtemps que «ça favorisait le bien».

L’emploi des mythes
L’emploi des mythes constitue une partie intégrale des méthodes massives d’injection de slogans. Le mythe, c’est la valeur apparente ou idéalisée proposée à la place de la valeur réelle. C’est une abstraction qui revêt les apparences du réel le plus concret. C’est moins souvent une pure construction de l’esprit qu’une corruption systématisée d’une réalité bien connue. Le capitalisme occidental, tel que présenté au peuple soviétique, est partiellement un mythe. Le problème juif fut un mythe favori d’Hitler. Les meneurs totalitaires ont besoin de mythes pour conserver leur pouvoir et faire oublier à la masse tant ses intérêts véritables que l’état d’asservissement où l’on veut la maintenir. Le culte du mythe est immoral parce qu’il détruit la vérité, bien premier de l’esprit. Il dégrade l’intelligence, asservit l’homme, canalise les énergies aveugles des foules, et rend celles-ci dangereusement maniables aux mains des agitateurs et des démagogues. Il sape à la base le jeu démocratique. Tout le discours de Pie XII sur la démocratie (Noël 1944) serait à relire ici.

Le communisme: un mythe
Le communisme tel que présenté aux masses de Québec est un mythe. La réalité communiste n’est pas ce que recouvre l’image que s’en font les gens. On a vu le thème de l’anticommunisme utilisé, et cela à peu près dans les mêmes termes, par des religieux de bon renom, des fascistes reconnus, de pitoyables cabotins et d’authentiques voyous. La même littérature, qui forme la conscience civique des amateurs de Nouvelles et potins ou enthousiasme les jeunes disciples de M. Adrien Arcand, a pénétré dans les presbytères et guidé plus de consciences religieuses que nous n’osons l’imaginer. Comme on le voit, la «vérité anticommuniste» est une merveilleuse panacée qui sait s’adapter à tous les niveaux de spiritualité.

Le cas de l’autonomie
Il serait temps, aussi de confier à des sociologues l’analyse du concept d’autonomie, tel que pensé dans les cerveaux canadiens-français. Il est fort possible que nous ayons là un cas typique d’une valeur désormais passée au stade de mythe.

Méthodes frauduleuses
Le mensonge systématique et l’emploi du mythe sont déjà des manoeuvres frauduleuses. Les procédés tels que achat de votes, corruption de la loi électorale, menaces de représailles pour ceux qui ne soutiennent pas le «bon parti», les faux serments, les suppositions de personnes, la corruption des officiers d’élections, semblent aussi devenir des éléments normaux de notre vie sociale en période électorale. Quelques secteurs urbains ont vu des exemples d’emploi de violence à rendre jaloux les anarchistes les plus fervents.
Ceux qui actuellement emploient ou tolèrent ces procédés n’ont pas le mérite de les avoir inventés. Il faut avouer que notre catholique province connaît depuis déjà assez longtemps ce que l’on entend par fraudes électorales. Mais leur emploi est de plus en plus généreux à chaque élection. Aucun parti n’en a le monopole. Qui mesurera les suites d’un état social ou une telle immoralité est communément admise?
Ici encore, ce qui doit le plus nous inquiéter, c’est que peu de gens semblent se scandaliser de tout cela. Des méthodes similaires, utilisées en pays communiste, soulèvent l’indignation de nos braves gens et mettent en branle le zèle de nos journalistes catholiques. Au pays du Québec, elles obtiennent rapidement une généreuse absolution populaire. Même on s’en vante et on en rit comme s’il s’agissait de tours innocents.

Un peuple vénal
C’est là malheureusement une caractéristique de plus en plus manifeste du peuple canadien-français. Nous avons glissé bien bas depuis qu’un de nos grands théologiens affirmait que nous étions faits avant tout pour les grandes idées et les entreprises apostoliques! On nous a rapporté plusieurs cas où non seulement les électeurs n’ont pas résisté à l’offre de vendre leur vote mais où ils ont offert eux-mêmes spontanément leur suffrage pour de l’argent ou de généreux cadeaux. C’est ainsi que l’on a payé: réparation de toitures, comptes d’hôpital, accouchements, promesse de contrats généreux, etc. Sans compter la parade des frigidaires et des appareils de télévision. Dans un comté d’ouvriers peu fortunés, on a fait preuve de sens pratique: ce sont des centaines de paires de chaussures qui sont allées récompenser les convictions politiques. Dans une petite rue de banlieue où vivent une quinzaine de familles, quatre au moins ont vendu leur droit de vote pour un généreux plat de lentilles. Comme on le voit, certains candidats ont le coeur large!

Une étrange religion
Le plus curieux, c’est que la plupart de ces gens vont continuer de dire le chapelet en famille, surveiller la modestie chez leurs enfants, dénoncer les fallacieux procédés des Témoins de Jéhovah. Ils ne s’accusent à peu près jamais de manquer à la vertu de justice. Ils sont fidèles en cela à la ligne de conduite de ce bon journaliste qui a trouvé important, deux jours avant l’élection, d’entretenir ses lecteurs sur la modestie et qui, en période électorale, s’était passionné pour l’étude historique des élections d’autrefois. Nous n’appelons pas cela de l’hypocrisie. C’est de l’inconscience à l’état de maladie.
Il fait vraiment pitié ce peuple qui concilie avec une si extraordinaire facilité une vénalité aussi manifeste et communément acceptée avec une religiosité non moins manifeste et acceptée.

Infusion de socialisme pratique
À considérer les moeurs électorales dans notre province, chaque élection est une occasion pour tuer l’esprit démocratique et infuser davantage dans notre population un esprit socialiste. Pour surprenant que cela puisse paraître, étant donné que nos partis politiques font brandir devant le peuple le spectre du socialisme et du communisme comme un épouvantail dont il faut se garer, il n’en reste pas moins que c’est là une vérité des plus patentes: elle crève trop les yeux pour que l’on ne s’en aperçoive.
En effet, qu’est-ce que l’esprit socialiste? Le socialisme, tel que condamné par l’Église, en plus de son caractère matérialiste est basé sur une fausse notion de l’État et de ses rapports avec les individus et les groupements qui constituent la société civile. L’esprit socialiste existe lorsque l’État se fait la providence de tous et lorsque l’État s’immisce dans tous les groupements qui constituent la société civile et tente de les contrôler. L’esprit socialiste existe lorsque l’État est omniprésent et que rien ne peut se faire sans lui.
Or, si l’on considère l’attitude de la population, comme de ceux qui briguent les suffrages, on constate que tous les partis multiplient les promesses, cultivent l’égoïsme des individus et des groupes et tentent de s’infiltrer dans toutes les organisations. Ils se font la Providence de tous. Malheur à ceux qui osent résister aux gagnants. Nous avons atteint un degré tellement élevé d’esprit socialiste que nous ne nous en rendons plus compte et que nous trouvons cela normal. C’est du socialisme le plus primitif et le plus abject. Les vrais socialistes eux-mêmes ont dépassé cette mauvaise conception. Récemment le chef socialiste italien, M. Saragat s’exprimait de cette façon:
«Le socialisme croit que l’État est fait pour l’homme et non l’homme pour l’État. L’individu a des droits inviolables: ce sont des droits naturels. L’État moderne exerce un contrôle toujours plus grand sur les citoyens. Même lorsqu’il est démocratique, l’État peut devenir despotique et oppresseur. D’où la nécessité de créer dès maintenant des structures politiques, sociales, économiques et culturelles pour la sauvegarde de la liberté et de la démocratie». (Le Devoir, 3 juillet 1956).
Et ceux qui abusent le plus de l’épithète socialiste pour salir leurs adversaires sont ceux qui, pratiquement, contribuent le plus à créer dans notre peuple une réelle mentalité socialisante.

Utilisation de la religion
Nous sommes ici devant une manoeuvre coutumière de nos techniciens d’élections. Le procédé est devenu tout simplement plus raffiné et ignoble. On y est allé salis de scrupules, dénonçant partout de pseudo-ennemis de la religion et réussissant à mettre en action les mécanismes de défense des croyants dont la bonne volonté dépasse de beaucoup le sens critique.
Le slogan anticommuniste semble avoir été employé avec un succès considérable. Une littérature de bas étage a pénétré les presbytères et les couvents. Un curé a changé ses convictions après lecture de l’Unité nationale, de monsieur Adrien Arcand! Des religieuses ont lu ou entendu raconter d’étranges histoires sur des gens que jusque-là, on croyait catholiques. On a parlé de la foi mise en danger, des ennemis qui rôdaient, de l’exemple des pays où une poignée de communistes avait réussi à prendre le pouvoir, etc. Vue de près c’était de la pacotille pour épater des primitifs. Et pourtant, le truc a fonctionné à merveille!

L’argent n’a pas d’odeur
Il y a certains cas où malheureusement le motif de vote semble avoir été moins spirituel. Il y a lieu de croire que les laïcs ne sont pas les seuls à être influencés par des dons en argent ou en nature. Les dons aux associations pieuses ou de bien-être, les contributions aux associations paroissiales savent toucher la corde sensible de certaines âmes ecclésiastiques. Devant quelques faits, on est enclin à méditer la remarque du chanoine Tellier de Poncheville sur les «causes cléricales de l’anticléricalisme».

Utilisation de la naïveté
Quelques enquêteurs préparent actuellement un rapport sur le décompte du scrutin dans les endroits où un nombre considérable de religieuses ont voté. Les premiers résultats obtenus sont révélateurs. Le problème est sérieux vu que dans plusieurs communautés les seuls renseignements que l’on possédait sur les candidats venaient soit du presbytère, soit d’un «ami attentif», soit des sources d’information «anticommunistes». Plusieurs cas indiquent des votes globaux «pour la cause du bien». Le respect du mécanisme électoral exige qu’une solution soit cherchée à ce problème.

Une habile pastorale
Quelques prêtres se sont lancés directement dans la mêlée. Dans une paroisse de banlieue de Québec, un curé a poussé la bienveillance non seulement jusqu’à parler en chaire en faveur de son candidat mais est même allé, paraît-il, jusqu’à solliciter des votes à domicile. Autre cas: dans le même comté, un curé a conseillé de voter pour le candidat dont le parti serait au pouvoir. «Sans cela on n’a rien», dit-il. Un autre: «Votez pour qui vous voudrez, mais quand on a un bon gouvernement, on le garde.» Un dernier cas: «Avant d’aller voter, n’oubliez pas de regarder notre belle école neuve.»

Est-il trop tard pour réagir?
La conclusion nous semble manifeste: une période électorale comme celle que nous venons de traverser s’avère un instrument de démoralisation et de déchristianisation. Ce qui fait un pays chrétien, ce n’est pas avant tout le nombre d’églises, les déclarations pieuses des politiciens, l’apparente influence temporelle et politique de l’Église ou les «bonnes relations» entre l’Église et l’Etat. C’est premièrement le respect de la vérité, le culte de la justice, l’intégrité des consciences, le respect de la liberté. Les procédés électoraux actuels attaquent de front toutes ces valeurs. Le danger est d’autant plus grand que des témoignages nombreux montrent que la conscience de fidèles et même celle de religieux ne trouve plus matière à scandale devant une telle corruption.

Création d’une conscience civique
Il est urgent de procéder à un travail d’éducation morale et civique de nos catholiques. Nous sommes obligés d’avouer que sur ce plan nos compatriotes de langue anglaise nous donnent l’exemple. Bien plus, c’est notre immoralité politique qui les sc

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