Réactions à la chronique «Les Outgames ou les jeux de la fortune» de Pascale Navarro - Montrer les placards de la discrimination

Votre entraînement a été ardu et votre équipe a hâte d'entrer en compétition. L'excitation gagne maintenant toute l'équipe, vous savez tous que l'esprit d'équipe, la collaboration et la confiance entre vous peuvent décider de votre victoire. C'est le grand jour.

Vous entrez dans la salle des joueurs et vous sentez une rumeur qui court à chacun de vos pas. Vos coéquipiers plongent le nez dans leur sac de sport, évitent de vous saluer. Que s'est-il passé? Une atmosphère tendue semble flotter. Vous savez que l'enthousiasme s'est retourné, que ce jour sportif ne sera plus le grand jour attendu. Puis, dans un souffle étouffé, vous entendez: «Moi, les tapettes, j'suis pas capable.» Vos craintes deviennent réalité. Vous vous sentez maintenant le seul à vouloir leur apprendre que vous n'avez jamais trahi vos coéquipiers, que ce n'est ni une faiblesse ni un manque de virilité, juste une différence quand il s'agit d'avoir une émotion entière dans vos amours.

L'homophobie dans le sport, à l'école, au travail et dans les relations sociales, c'est entre autres ça: les exclusions, les rejets insidieux où l'on vous prête un défaut alors qu'il n'y a qu'une différence.

Près de la moitié des jeunes hommes adolescents se disent inconfortables à l'idée de pratiquer une activité sportive avec un partenaire gai. La même tendance est vraie entre jeunes femmes et lesbiennes (selon les recherches de GRIS-Montréal). C'est vous dire que la mise en situation ci-dessus, à l'esprit peu sportif, reste plausible, trop souvent véridique et malheureusement à craindre pour bien des gais, lesbiennes, bisexuels et trans de notre monde.

Des entraîneures lesbiennes se font discrètement évincer, confusion entre homosexualité et pédophilie (ce n'est pas la même chose, le sait-on?). Des athlètes s'excluent eux-mêmes de peur qu'on les jette. Les sports comme la nage synchronisée excluent maintenant les hommes alors qu'ils étaient autrefois rares mais bienvenus. Tout ça, je l'ai vu récemment.

Alors, comment peut-on gagner le droit à être un humain égal aux autres dans toute sa différence? Ce droit n'est pas juridique, mais il appelle à une justice sociale, entre pairs, sans autorité forcée ni contraintes.

Le droit à l'égalité humaine dépasse le mariage «gai» (c'est un mariage «tout court» accessible à tous), il va au-delà des institutions bien forgées contre la discrimination formelle et le profilage sexuel ou racial. Heureusement pour moi, les institutions d'ici — mais de trop peu d'endroits dans le monde — ont été nivelées contre les exclusions d'office. Ceci est un premier pas, un bon pas.

Comment en parler

Doit-on passer par les médias? Comment? Le droit à l'égalité n'est pas vraiment facile à communiquer dans les papiers des journalistes. La «communauté» des diversités LGBT, lesbiennes, gais, bisexuel-les et trans- (-genre, -sexuelles et travesties) d'ici ne réclame plus de nouvelles institutions et elle n'offre aux faiseurs d'images que quelques écarts de non-conformité aux genres «masculin viril» et «féminin délicate». La vraie discrimination homophobe se fait dans les placards derrière la porte de la chambre des joueurs, dans les cours d'école, dans les activités sociales et familiales, dans l'ombre des ruelles. Sans paillettes ni fesses à l'air. Oubliez la nouvelle à sensation, l'homophobie est une oeuvre discrète et haineuse.

La question demeure toutefois: comment faire? Les Outgames et autres événements de la diversité posent le jeu différemment: plutôt que de pleurer les exclusions et de craindre la réprobation, célébrons ensemble les vrais plaisirs de vivre sans discrimination; montrons comment nous pouvons mieux «performer» quand s'efface l'inconfort de nos coéquipiers. Si tous les membres de toutes les communautés en viennent à célébrer avec nous, c'est sans doute que nous aurons réussi à mettre de l'eau sur les feux de l'homophobie.

Les Outgames sont dans ce sens une fête. Dans le genre superfête, les gais et autres LBT ont de longue date développé une culture faste. Hollywood et New York, autant que nous, pleurent encore les pertes de créateurs que nous ont imposées le sida. S'en rappelle-t-on? Ainsi, que le «party» pogne, que la fête s'éclate et sorte de son fond de cour n'est ici qu'une suite naturelle.

L'argent

Quand on souligne que les promoteurs et autres capitalistes s'accrochent à ces fêtes, je n'en suis pas étonné: ils savent jazzer avec la musique, «glamourer» avec les films et même se travestir en matière de discrimination s'il le faut. La question commerciale appartient à notre société, les LGBT ne la résoudront pas cet été.

Mais cette fête me sert quelque peu aussi en tant qu'homme gai. J'ai besoin que les gens apprennent. Comme j'ai eu besoin que mon beau-fils apprenne que je suis son égal, parce que moi aussi je peux me marier; j'ai besoin que la société apprenne que ma performance sportive ou culturelle dépend peut-être de ma préparation et du soutien de mon équipe, mais pas du sexe d'un partenaire sexuel. J'ai besoin que la société apprenne à regarder l'ouverture et les limites qu'elle offre.

L'invitation se trouve dans toute cette fête de la participation et de l'égalité dans l'accomplissement que sont les Outgames: viens, deviens mon ami et partage avec moi; ensuite, quand toute la fête sera tombée et que le jour se lèvera sur la ville tellement «normale», je te prendrai par la main, mon nouvel ami, et je te dirai la discrimination, les problèmes, les craintes, les hontes, les offenses.

Mais si tu te dis ouvert et que tu ne veux pas partager avec moi la fête, comment auras-tu le goût de lutter avec moi pour l'égalité de nos droits humains? Tu vois? Les Outgames t'invitent à témoigner de ton ouverture et de ma participation à la vie, ça se fait ensemble.

Il ne me reste qu'à inviter les journalistes et mes concitoyens qui ne comprennent pas à quoi rime cette fête à venir s'y baigner un peu et à mieux apprécier tous ces athlètes et «performeurs» culturels qui se dépasseront, pour le plaisir de se dépasser, du 26 juillet au 4 août. Pour fêter.

La conférence qui précède les jeux aidera peut-être aussi à trouver une réflexion instructive. Vous a-t-on assez dit que cette fête était aussi celle de votre ouverture? Venez la vivre au grand jour, la vie est tellement meilleure loin des placards.

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