Le joyeux troubadour

Maintenant que la poussière est retombée sur la première du Cirque du Soleil, le parcours de Dominic Champagne me revient en mémoire. Il a beau être le maître d'oeuvre de Love (et avoir déjà travaillé avec le Cirque), j'ose à peine croire à ce qui lui arrive. D'abord, j'avoue admirer le talent et les «visions» de Champagne, qui a réussi à relever un formidable défi: révéler sous un jour personnel (et apparemment crédible) l'univers des Beatles. Je n'ai pas vu le spectacle mais j'ai entendu de belles et grandes choses à son sujet.

Mais surtout, je suis fière de Dominic Champagne. Très fière. Comme de nombreux journalistes culturels québécois, j'ai suivi sa carrière, j'ai vu ses pièces, de La Répétition à Don Quichotte et L'Odyssée en passant par Cabaret Neiges noires. Des spectacles souvent sans beaucoup de moyens. Mais des événements toujours retentissants, bien que, parfois, on pouvait trouver qu'il refaisait du Dominic Champagne. C'est un créateur qui aime aussi la littérature: Homère, Cervantès, évidemment, mais aussi Paul Auster, sur l'oeuvre duquel il avait écrit un texte en 1994 qui m'avait ravie. Il y devisait du style et de l'univers de l'écrivain américain mais aussi de son propre besoin d'une «mythologie personnelle», mythologie qu'il s'est forgée et qui l'aura aidé à aller au bout de ses rêves.

Sa trajectoire est jalonnée de mythes, justement, qui sont aussi ceux de sa génération. Car en plus des grands symboles du théâtre (Beckett, notamment), il a tiré de son entourage des références culturelles plus populaires. C'était le cas dans Cabaret Neiges noires (spectacle créé en 1992, qu'il avait dirigé et écrit avec Jean-François Caron, Jean-Frédéric Messier et Pascale Rafie), un mélange excentrique des cultures classique et populaire, de slogans politiques, de paroles rapportées par la télé et la radio de son enfance. Une énergie, un fracas d'images et de souvenirs, wow!... Je m'en souviens comme si c'était hier. Beaucoup de dérision, des allusions aux chansons un brin jovialistes (mais belles) des Renée Claude et autres égéries du flower power; à des icônes comme Martin Luther King, Marilyn, Elvis, le docteur Spock, si je me rappelle bien; même un sketch des Joyeux Troubadours, une émission de la radio publique qui était, quand j'y pense, déjantée. Bref, une culture à côté de laquelle il est impossible de passer quand on veut parler du Québec de cette époque.

En voilà un qui n'a pas peur d'avoir l'air nostalgique et qui sait parler du présent même à travers des images du passé.

Mais quel lien y a-t-il entre Dominic Champagne et les Beatles? Peut-être une boucle qu'il vient de boucler. Le créateur a vécu son enfance pendant que les Fab Four chantaient et refaisaient le monde. Avec comme fond sonore les échos de la guerre froide, du Vietnam et d'autres tragédies.

Au Québec, c'était l'explosion de joie. Dieu que le monde avait l'air heureux! On revendiquait les plaisirs et l'amour au même titre qu'un pays. Les enfants d'alors auraient un merveilleux avenir, plein de sagesse et de lumière. Avouons-le: ils étaient pas mal flyés, les artistes et paroliers des années 70. Que d'optimisme! Je comprends qu'on s'abreuve aujourd'hui aux textes des Serge Fiori, Stéphane Venne et Claude Léveillée. Quel trip! On rêvait à de si grandes et belles choses!

Ils exagéraient, évidemment, mais c'est aussi le rôle des artistes; à nous de lire entre les lignes. Car il y aurait des crises économiques, le sida et la mondialisation qui redessineraient la carte de tous nos repères (carte qui n'est pas encore tout à fait au point!).

Bref, un désenchantement dont témoignait le travail de Champagne et de tous ses collègues en dramaturgie. Ce que nos parents avaient construit n'avait plus cours, à commencer par leur conception du travail et de la production économique. Au fur et à mesure que les châteaux de cartes s'effondraient, des gens comme Dominic Champagne et bien d'autres grandissaient et se construisaient. Avoir 20 ans en 1980, ça ne devait pas être la joie. C'est bien pour cela que je suis encore plus fière de lui et de sa génération de créateurs: ils ont travaillé d'arrache-pied pour maintenir à flot leur imagination et leurs espoirs à travers des années 90 froides et métalliques, tristes parfois, quand les moyens manquaient, et ils manquaient souvent. La fin du XXe siècle au Québec, c'était la décroissance à gérer. Et surtout les désillusions à encaisser.

Quand j'écoutais les commentaires sur le spectacle Love la semaine dernière, je voyais une génération qui regardait, à travers les Beatles, sa propre jeunesse, ses rêves, ses délires, ses révoltes. Mais c'est Champagne qui m'inspire, bien plus que les Beatles. En dépit de ses incertitudes, il a persévéré et réussi. À force de tant implorer les dieux de sa mythologie, la grâce a fini par le toucher.

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