Viser la cible, mais la bonne!

Réplique à la lettre publiée le 30 mai 2006 dans la page Idées, écrite par Luc Fournier, à propos du Mois de l'arbre et de la forêt

Dans son envolée à l'emporte-pièce intitulée «Le mois de l'arbre, la mort des forêts», Luc Fournier a tiré sur tout ce qui bouge. Comme cela arrive malheureusement trop souvent dans tout le débat sur le régime forestier québécois, «qui trop embrasse mal étreint». À vouloir tout dénoncer, M. Fournier a parfois tiré sur les mauvaises cibles. Certaines de ses affirmations méritent un commentaire.

On peut être contre la monoculture industrielle et les plantations. Mais pourquoi M. Fournier en a-t-il contre le fait que les associations forestières régionales distribuent gratuitement à la population des plants pendant le Mois de l'arbre et de la forêt? Il s'agit là d'une fort vieille tradition, instaurée au Québec au XIXe siècle par Henri-Gustave Joly de Lotbinière. Cet ancien premier ministre ne s'est pas contenté de faire des discours à l'Assemblée nationale, il a créé un magnifique arboretum dans son domaine, qui est d'ailleurs ouvert au public.

M. Fournier dénonce, à bon droit, le projet d'épandage de phytocides par voie aérienne de la compagnie Smurfit-Stone dans ses propriétés privées au nord de La Tuque. Il faut savoir que les phytocides sont interdits d'usage en forêt publique depuis 2001 au Québec, qui est d'ailleurs le seul gouvernement au Canada à l'avoir fait. Par ailleurs, la seule raison pour laquelle ce projet fait l'objet d'une enquête au BAPE est que l'entreprise envisage d'épandre ces produits chimiques par la voie des airs sur des superficies qui dépassent les 600 hectares. On peut parier que si le BAPE recommande au gouvernement de rejeter le projet, Smurfit-Stone ira quand même de l'avant en utilisant la méthode classique de l'épandage de phytocides par voie terrestre. Et elle sera parfaitement en droit de le faire puisqu'elle agit sur ses terres privées et à même ses propres budgets. La manière par laquelle l'entreprise a hérité de ce vaste massif foncier de plus de 390 000 hectares est une histoire en soi qui mériterait d'être racontée, mais l'espace nous manque ici pour la résumer.

Luc Fournier déplore les monocultures d'eucalyptus à croissance rapide dans les forêts brésiliennes. Encore une fois, c'est son droit de le faire, mais il devrait savoir que la concurrence à laquelle l'industrie québécoise fait face ne vient pas de ce pays mais d'ailleurs. Le jour où la Russie aura instauré un État de droit et un climat d'affaires adéquat, soyez certains que les entreprises forestières nord-américaines seront les premières à vouloir exploiter l'immense forêt boréale de ce pays. On a le droit d'être contre la foresterie industrielle. Mais si le Québec cessait demain matin de couper des arbres en forêt, d'autres pays continueraient de le faire.

Le commentaire le plus désolant de M. Fournier concerne le reportage diffusé récemment par La Semaine verte, qui faisait état des efforts des travailleurs du Bas-Saint-Laurent pour garder la forme en hiver afin de pouvoir affronter la dure saison des travaux sylvicoles. Selon Luc Fournier, cela montre les dégâts causés par «les méthodes de gestion de la foresterie industrielle». Soyons sérieux! Ce projet est issu de la réflexion d'un ingénieur forestier, Daniel Bélanger, de la Société d'exploitation des ressources de La Neigette, qui a vu dans ce projet de remise en forme un bon moyen de valoriser les métiers de la forêt. Et ça marche! Oui, le travail en forêt est exigeant physiquement. Mais pour les travailleurs qui participent à ce projet, être en forme améliore leur qualité de vie, point à la ligne! Qu'on cesse de chercher des complots là où il n'y en a pas.

Par contre, Luc Fournier a parfaitement raison de relever le problème des conditions de travail des travailleurs sylvicoles et l'arrivée massive d'immigrants en forêt, «illégaux ou non», lesquels seraient moins regardants sur le salaire, la santé et la sécurité. En agriculture, l'embauche de travailleurs immigrants est courante depuis des années. La foresterie ne fait que suivre l'exemple. Mais si les conditions se dégradent en sylviculture, c'est à cause de la sous-traitance en cascade, qui permet aux donneurs d'ouvrage de ne plus être responsables des travailleurs en forêt. Une simple modification au Code du travail, d'ailleurs suggérée par la commission Coulombe (recommandations 6.19 et 6.20), permettrait d'ailleurs de résoudre bien des problèmes.

À propos du montant de presque un milliard de dollars qui «sera donné à ce moribond industriel qui s'enrichit à même nos derniers arbres et nos deniers publics», tous ceux qui ont lu le discours du budget ont compris qu'il s'agissait là d'un artifice comptable permettant au ministre des Finances de faire les manchettes en déposant son budget, le 23 mars dernier. C'est d'ailleurs ce qui est arrivé! Mais je ne comprends pas pourquoi M. Fournier trouve inconcevable que Québec prévoie un budget de 44 millions de dollars (en quatre ans!) pour contribuer au reclassement des travailleurs affectés par la crise forestière. En 2005, dans le secteur forestier, plus de 4000 personnes ont perdu leur emploi, temporairement ou pour de bon. L'aide annoncée par Québec représenterait ainsi 2750 $ par an pour chacune de ces personnes. Il faudrait les en priver sous prétexte que ces gens ont été mis en chômage par de «méchantes compagnies forestières»?

Luc Fournier a parfaitement le droit d'exprimer son indignation à propos des lacunes du régime forestier québécois. La population du Québec a raison de s'inquiéter et il faut surveiller le gouvernement pour qu'il donne suite aux recommandations de la commission Coulombe si on veut relancer le secteur forestier.

Depuis la parution du rapport Coulombe, en décembre 2004, les médias montréalais ont accordé plus d'importance à la foresterie québécoise dans leur couverture de l'actualité, ce qui est d'ailleurs très bien. Je constate qu'il est devenu «branché» de dénoncer tout ce qui se fait en forêt.

De temps à autre, un peu plus de retenue serait la bienvenue. On permettrait ainsi à tout le monde de participer à un débat éclairé, calme et serein sans tomber dans les affirmations gratuites et les gros titres à sensation.

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