Libre-Opinion - Les conservateurs contre la crise d'autorité nationale

Si notre époque, en Occident du moins, fait face à une crise de l'autorité sans précédent, le Québec, par sa souveraineté incertaine et indéfinie, en offre un portrait aussi inusité qu'exemplaire. Sur le seul plan politique, l'actualité récente a offert deux exemples, tirés respectivement des scènes provinciale et fédérale, d'un malaise réel dans la relation du peuple au chef politique. Le sondage Le Devoir - Léger Marketing du 6 mai dernier sur le retour fantasmé de Lucien Bouchard, ancien chef péquiste, à la tête d'un nouveau parti conservateur est, en soi, une gifle monumentale lancée aux chefs de parti en place, et plus particulièrement à André Boisclair.

Que Le Devoir, journal à tendance indépendantiste, ait pris cette initiative, montre que la classe médiatique, incontournable locomotive de l'opinion, toute drapée dans l'objectivité qu'elle soit, n'est pas sans subodorer l'inquiétante ampleur de la crise. Le quotidien de la rue Bleury avait alors titré, agressif: «Les Québécois veulent Bouchard», offrant à l'oeil endormi du lecteur une photo grand format d'un Bouchard austère, aux sourcils broussailleux, le regard franc, le cou sanglé par une cravate classique qui laissait rebondir, sous un faisceau d'ombres apaisantes, un beau menton patriarcal.

L'orientation politique, qu'elle soit fédéraliste ou souverainiste, de gauche ou de droite, ne semble plus irrécusable face à une figure d'autorité incarnée. Le haut taux de satisfaction à la suite de l'élection de Stephen Harper a bien montré la toute relative appartenance des différentes cases de l'échiquier idéologique. Le même sondage nous apprenait en effet que 65 % des électeurs bloquistes, 64 % des libéraux et de 61 % des néo-démocrates étaient satisfaits du nouveau premier ministre conservateur. À gauche comme à droite, on loue son caractère résolu, son leadership, la promptitude effective avec laquelle il mène son gouvernement. Reproduisant le schéma au niveau provincial, Bouchard, lui aussi conservateur, réussit à attirer la sympathie des électeurs de Québec solidaire, qui souhaitent son retour à 51 %, avant les libéraux (40 %) mais après les adéquistes (57 %) et les péquistes (55 %).

Quiconque a écouté coup sur coup, lors des dernières élections fédérales, les discours de Harper et de Duceppe, a pu ressentir le contraste entre le Prince sûr de lui, victorieux, régnant d'un océan à l'autre, et le chef ambivalent, locataire d'un pouvoir qui le dépasse, ménageant d'une main des gains illusoires dans les communautés culturelles, cependant que de l'autre, fendant l'air, il esquissait la menace d'une contre-offensive fumeuse. Harper, sans gêne, évoquait les repères traditionnels de la famille, de la souveraineté nationale, de la prospérité et de la sécurité, tandis que Duceppe, donquichottesque, brandissait les nouvelles valeurs d'un Québec plus utopiste que réel, plus abstrait que concret: multiculturalisme outrancier, justice sociale théoricienne, écologisme angélique et pacifisme infantile.

Depuis 1995, le PQ et le Bloc se sont laissés infiltrer par un progressisme caricatural et dogmatique qui a trouvé, avec l'élection d'André Boisclair, son intériorisation définitive, laquelle coïncide hélas, pour parler comme Philippe Navarro, avec la «mort cérébrale» de ceux-ci. Le mouvement de contestation populiste de la région de Québec, autour de CHOI FM d'abord, de l'élection du PC ensuite, et auquel ne sont pas restées insensibles les régions voisines, témoigne certes d'une solitude accentuée des régions par rapport à la métropole, mais surtout d'un sentiment d'aliénation du peuple par rapport à une élite désormais hors de contrôle, aspirée par des idéaux qu'elle ne prend même plus la peine de mesurer à l'aune du sens commun. Enfoncée dans ses mirages conceptuels, leurrée en cela par notre époque postmoderne, l'élite parle un langage qui ne passe plus par le tamis de la réalité vécue. D'où cette extraordinaire permutation: la langue de bois, autrefois attribuée à la sensibilité conservatrice, enroule désormais jusqu'à l'étouffement la gauche social-démocrate cosmopolite.

Le jeunisme du PQ, marqué par le coup de force de Boisclair et de ses dizaines de milliers d'aficionados juniors, est le symptôme le plus patent d'un parti vidé de ses références, miroir trop fidèle de l'«ère du vide», selon le mot de Gilles Lipovetsky, comme si le vide, aux yeux de ces militants «fantastiques», nous laissait au seuil de la liberté plutôt que du désespoir et du cynisme. Parallèlement à l'arrivée de Boisclair, on a vu augmenter l'influence d'un noyau de jeunes politiciens professionnels, naguère regroupés sous le nom de «Trois mousquetaires» pour sonder, dans les cégeps du territoire, l'opinion de la jeunesse sur l'option souverainiste. Le rapport qui en a été tiré leur a servi d'adoubement. N'est-il pas humiliant pour le PQ d'être à ce point déserté de tout terreau intellectuel qu'il en est rendu à demander à des jeunes de dix-sept ou dix-huit ans de lui dicter les orientations fondamentales de son action?

À l'heure où le pouvoir n'est plus unitaire mais collégial, André Boisclair, chef du PQ et candidat au premier siège d'un État québécois souverain, fait son entrée au Conseil national de son parti au rythme d'une musique techno assourdissante, joggant jusqu'à l'estrade d'où il salue la foule énergique et dansante. Continuité thématique planifiée par ses spins doctors? C'était quelques jours après avoir joué au DJ, en compagnie de Janette Bertrand, Guy Laliberté et Réjean Thomas, lors d'une soirée bénéfice pour Médecins sans frontières. Aurait-on vu un Lucien Bouchard ou un Stephen Harper derrière les platines?

Les jeunistes cool du PQ et du Bloc rétorqueront que ces deux hommes n'ont ni l'humour ni la jeunesse pour se prêter à ce genre de jeu. Chose certaine, ils auront raison, mais le plus inouï est qu'ils ne se rendront pas compte que l'humour et la jeunesse sont justement les qualités contraires de ce que le peuple — celui qui vote et décide — attend d'un chef d'État. Faut-il s'étonner dans ce cas que la crise d'autorité soit concomitante d'une crise du mouvement souverainiste?

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