Nous étions à Belfast...

Nous sommes le 4 avril 2002. L'Association britannique d'études canadiennes et l'Association irlandaise d'études canadiennes tiennent un colloque à l'université Queen's de Belfast sur le thème "Réseaux, communauté, culture et changement". Un thème neutre, banal, et habituel pour qui veut regrouper des chercheurs en sciences humaines et en lettres. Ce qui est inhabituel, c'est que ce colloque se tienne dans une université où protestants et catholiques, unionistes et républicains, apprennent à vivre ensemble dans une ville qui porte les traces mémorielles de combats douloureux dont nous entendons chaque soir les échos lointains.

Jean-François Lisée et Denise Bombardier sont les conférenciers d'honneur. Jean-François Lisée présentera, en communicateur aguerri, des données d'une grande pertinence sur les transformations socioéconomiques, la modernité du Québec et les progrès accomplis depuis la Révolution tranquille: l'écart économique entre le Québec et l'Ontario s'est amenuisé; le Québec est la société nord-américaine où les inégalités de revenus sont les moins prononcées; les disparités de revenus entre francophones et anglophones ont presque disparu; la vitalité et la réputation internationale des créateurs culturels sont confirmées; la production du Québec repose sur les nouvelles technologies de pointe. Ces données ne sauraient toutefois cacher le fait que la société québécoise connaît des bouleversements démographiques importants, est aux prises avec une perte d'influence au sein de l'ensemble canadien et doit notamment se situer dans un Canada qui se redéfinit sans lui (Constitution de 1982, entente-cadre sur l'union sociale, entente dans le domaine de la santé, Loi sur la clarté, etc.).

Denise Bombardier insistera quant à elle sur nos records de taux de suicide des jeunes hommes, sur la substitution de l'idéologie souverainiste au catholicisme d'antan, sur la perte des valeurs traditionnelles et de la civilité, sur la redéfinition à effets pervers des rapports hommes-femmes. Tout n'est pas si net au pays du Québec.

Paradoxe

En dépit de ces images paradoxales, nous sommes là, Québécois de la délégation du Québec à Londres, du ministère des Relations internationales, de l'Association internationale des études québécoises, des universités québécoises et ontariennes, à réfléchir et à dialoguer, à "se représenter", dans un contexte où la présence du gouvernement fédéral est, sur la scène universitaire européenne, de plus en plus visible et dominante, par l'argent, par la symbolique, par les partenariats de recherche.

Notre présence à Belfast est toute professionnelle: réfléchir, dialoguer, présenter à nos auditeurs les résultats de nos analyses sur les rapports sociaux dans le cadre canadien. Par exemple: réfléchir sur le type de choix politiques qui affectent les minorités de langues officielles au Canada, les constituent en réseaux d'acteurs publics dirigés par l'État fédéral sous le couvert du partenariat, ce qui en fait des acteurs de moins en moins autonomes (Linda Cardinal); réfléchir sur le fait qu'en dépit de l'infléchissement de l'idéologie nationaliste au Québec (celle du mouvement souverainiste et celle de l'État du Québec) vers une vision territoriale, citoyenne, inclusive, désethnicisée de ce que c'est que d'être Québécois, les minorités racisées (dites visibles) risquent de développer, en l'absence d'une présence sensible dans l'appareil d'État et les institutions publiques, une posture adversariale (Micheline Labelle); réfléchir sur les enjeux théoriques et pratiques de la loi C-20 au chapitre de la redéfinition de la démocratie constitutionnelle canadienne (François Rocher).

Questions chaudes mais qui n'ont pas donné lieu à la xénophobie organisée en partis d'extrême droite, à des mouvements communautaires violents et significatifs dans l'espace public.

Les communautés

De Belfast, nous ne pouvons nous empêcher de regarder le Québec d'un oeil différent. Pourquoi ce dernier point? Parce que, tout chercheurs, journalistes et officiels que nous sommes, nous sommes réunis sous le thème des communautés, alors que là, tout près de notre hôtel et du campus de l'université Queen's, voire plus loin, dans les quartiers populaires "sensibles", éclatent des violences, des bagarres, des manifestations, des bombes artisanales... là où s'opposent républicains et unionistes.

Nous sommes témoins: dans les quartiers "sensibles", paupérisés, ou de petites classes moyennes, un mode particulier de ségrégation s'opère. Des rangées de maisons en briques rouges ou grises, uniformes, sans un arbre, dans un environnement souvent dégradé, s'alignent. Ce qui brise leur uniformité, ce sont les drapeaux (l'Union Jack, le drapeau républicain), le bleu, le blanc et le rouge des bordures de trottoir qui départagent le territoire des unionistes. Un modèle de ségrégation qui sépare non seulement les quartiers mais les rues, les segments de rue, les côtés de rue... en territoires politiques et sociaux, hostiles et sur le qui-vive. Ici et là, les gens se regardent en chiens de faïence d'un trottoir à l'autre. Des enfants portent des foulards noirs noués au cou. Le politique est inscrit dans l'espace matériel, comme les trous d'obus dans les murs de Beyrouth. Sur les flancs nus des maisons en rangées, factions unionistes et républicaines ont peint, par dizaines, les traces mémorielles du combat, en murales éclatantes: des kalachnikovs, des slogans de vengeance, des symboles du passé, des projets d'avenir. Les uns et les autres en appellent à l'historicité et à l'action: unionistes fidèles au Royaume-Uni et à la britishness ("Ulster will always remain British - No surrender"), républicains résistants ("Everyone republican or other has their own particular role to play"), qui célèbrent Bobby Sand et les autres, etc.

L'humble cimetière des républicains: là reposent les combattants "murdered", "wounded", "assassinated". Un peu plus loin, dans une zone républicaine, un monument à la mémoire de ceux tombés sous les balles de l'armée britannique ou morts en prison. Nous sommes dans une ville assiégée par la mémoire, sous haute surveillance (les postes de police sont de véritables bunkers entourés de hautes clôtures de fer sombre, surmontées de barbelés, surveillées par un système sophistiqué de caméras), où le taux de chômage friserait les 30 %, une société quasi homogène dans son combat interne, avec peu d'immigration.

Nous nous demandons: comment avons-nous pu éviter ces violences entre communautés? Pourquoi un mouvement radical comme le FLQ des années 60 a-t-il pu être sans suite? Comment avons-nous pu, après les référendums de 1980 et de 1995, nous Québécois de diverses origines, respecter la perte des gagnants et la victoire des perdants dans les apparences de la démocratie? Faisons-nous exception? Peut-on craindre un retour du refoulé à l'heure de la montée des partis d'extrême droite, de la logique sécuritariste, de la peur de l'immigration qui hantent les sociétés occidentales, dont la France?

Des réponses

Il n'y a pas de réponses simples à ces questions complexes. Nous ne croyons pas à la supériorité morale ou à la civilité supérieure des Canadiens et des Québécois. La réponse se trouve ailleurs, dans les structures sociales et politiques. Il est permis de penser que les avancées de la Révolution tranquille au chapitre de la réforme de l'éducation, de la prise en main de grands pans de l'économie par une nouvelle classe d'affaires (difficile de ne pas penser à la présence de Bombardier - l'entreprise - à Belfast), de la mise en place d'un véritable filet de sécurité sociale par l'État, de la réforme du Code du travail, ont joué un rôle important dans la mise en place d'un climat social peu propice à l'éclatement des conflits. Peu de sociétés peuvent se vanter d'avoir pu éliminer, en l'espace d'une génération, un écart plus que séculaire entre les revenus gagnés par les anglophones et les francophones. La discrimination n'a certes pas disparu totalement du paysage, mais elle est moins criante qu'auparavant pour les francophones "de souche". Elle continue par ailleurs d'exister pour les membres des minorités racisées, et le Québec doit continuer de la combattre énergiquement.

Quoi qu'en disent ses détracteurs, la Charte de la langue française a, sans l'ombre d'un doute, contribué à rassurer et à consolider une société dont la langue, faut-il le rappeler, demeure marginale à l'échelle des Amériques. N'eût été de la francisation des immigrants, notamment par la disposition de la loi 101 qui oblige les enfants issus de l'immigration à fréquenter l'école française, il est permis de penser que les tensions sociales auraient été plus grandes et se seraient probablement manifestées avec plus de violence.

Nous pouvons aussi concevoir que la création d'un parti souverainiste et la reconnaissance de sa légitimité par le reste du Canada ont permis de canaliser les aspirations de bon nombre de Québécois dans une démarche fondée sur le dialogue, la persuasion politique et le respect des principes de la démocratie. Le débat sur le statut politique du Québec n'a pas empêché bon nombre de Québécois de toutes origines d'opter pour une identité plurielle, à la fois québécoise et canadienne, avec l'accent mis sur un aspect ou l'autre au gré de l'évolution de la société et de la nature des délibérations politiques.

Notre court séjour à Belfast nous rappelle toutefois que nulle société n'est à l'abri de la violence, de l'intolérance et des difficiles rapports intercommunautaires. Si le Québec a jusqu'ici réussi à échapper à un tel phénomène, c'est parce que nous nous sommes collectivement donné les moyens d'exprimer nos désaccords dans l'arène politique, par la recherche d'accommodements qui, bien qu'imparfaits, laissent libre cours au débat et respectent les désaccords. Le rapport Québec-Canada a pu être source de tensions, mais le pire a pu être évité justement parce que l'espace de délibération restait ouvert. Souhaitons qu'il en soit toujours ainsi.

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