La littérature québécoise - Une littérature de l'intranquillité

La littérature québécoise est une littérature jeune, presque née avec le XXe siècle, un siècle dont elle épouse les contours avec une fidélité parfois excessive. Mais elle coïncide encore davantage avec le temps des fragilités contemporaines qu'on nomme l'ère du doute et de l'incertain. À l'heure de l'abandon progressif des ismes, à l'heure où tout ce qui peut ressembler au nationalisme prend une odeur de soufre, j'aime lire dans les textes de mes contemporains le fragile et le manque, l'inquiétude et la perte. L'écrivain, si jamais il sert à quoi que ce soit, ne sert-il pas d'abord à cela, à déjouer les sécurités triomphantes?

Dire que la littérature québécoise est née avec le siècle passé est une formule tentante mais, comme toute formule, elle est un peu rapide, voire fausse. Il faut, pour lui rendre justice, ajouter un autre demi-siècle. On donne généralement la date de 1837 et L'Influence d'un livre ou Le Chercheur de trésors de Philippe Aubert de Gaspé fils comme premier roman. Étrange titre que celui-là. L'audace paraît plus grande encore si on sait que le livre en question est Le Petit Albert, un traité de sciences occultes.

Le coup d'envoi est alors donné à une littérature qui, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, connaît une phase volontariste et programmatique. On retient surtout de cette époque les contes de Fréchette, de Lemay et de Beaugrand.

La première grande oeuvre littéraire à paraître est celle d'Émile Nelligan, poète du Vaisseau d'or et de La Romance du vin, pour lequel le romancier Réjean Ducharme dit éprouver «une grande affection fraternelle».

En accéléré

Au cours du XXe siècle, la littérature québécoise connaît, en accéléré, toutes les phases connues de l'histoire littéraire. Phase d'enracinement d'abord, qui conjugue les notions de terroir et de territoire, suivie d'une phase de classicisme, amorcée par le premier véritable roman urbain, Bonheur d'occasion, de Gabrielle Roy, publié la même année (1945) que Le Survenant de Germaine Guèvremont, sorte d'épilogue à un mode de vie en train de disparaître.

Les années 60, surnommées «âge de parole» du nom d'un recueil de Roland Giguère, consacrent quelques écrivains dont la renommée dépasse les frontières et qui reçoivent des prix prestigieux: aux côtés d'Anne Hébert et d'Alain Grandbois, mentionnons les romanciers Marie-Claire Blais, Hubert Aquin, Réjean Ducharme et Jacques Godbout, les poètes Paul-Marie Lapointe, Roland Giguère et Gaston Miron, dont le travail est exemplaire à plus d'un titre.

Après une période de prise en charge du politique par les écrivains groupés autour de la revue Parti pris, le modernisme des années 70 érige l'absolu du texte et conteste toute interférence du social. On retourne également à des formes plus anciennes, comme la saga (Victor-Lévy Beaulieu), la chronique (Michel Tremblay) et le mythe (Jacques Poulin). Au cours de cette décennie, le nous se décline surtout au féminin. De La Nef des sorcières (collectif) aux Fées ont soif (Denise Boucher) et à L'Amèr (Nicole Brossard), on cherche à décrire un sujet toujours en devenir.

Les années 80 font succéder le je au nous, les voix feutrées aux accords de l'orchestre. C'est l'âge par excellence de la prose, celle d'une Francine Noël, d'une Suzanne Jacob, d'un Louis Gauthier, d'un Jacques Brault. Au cours de cette phase intimiste, la littérature québécoise rejoint l'acte d'écrire dans ce qu'il a de secret et de suspect. De nécessaire aussi.

Les années 90 font entendre des voix venues d'ailleurs, parmi lesquelles Émile Ollivier, Dany Laferrière, Marco Micone, Ying Chen et Régine Robin, qui redessinent les frontières du réel et interrogent les notions d'identité, de langue, d'origine.

Une langue rêvée

Cette littérature qui, dès le début, est hantée par la conscience de son statut, qui cherche à se constituer en littérature nationale et ne le devient qu'au moment où elle met fin à ses énoncés programmatiques, au moment où elle laisse dans l'ombre le qualificatif et se conçoit comme littérature avant d'être québécoise, je crois qu'elle est et qu'elle a toujours été une littérature de l'intranquillité. Bien que la notion d'intranquillité, empruntée à Pessõa, puisse s'appliquer à toute forme d'écriture, de littérature, je crois qu'elle s'applique tout particulièrement à la pratique langagière de l'écrivain francophone, qui est fondamentalement une pratique du soupçon (Gauvin, 1997). Littérature de l'intranquillité, dans ce sens que rien ne lui est jamais acquis et qu'elle vit de ses paradoxes mêmes.

Paradoxe d'abord que cette langue dite tour à tour française, québécoise ou canadienne, cette langue au statut toujours précaire et toujours à renégocier, qui a permis aux diverses générations d'écrivains de passer de l'insécurité à la surconscience linguistique, d'une attitude normative et frileuse à l'invention la plus pure ou, si on préfère, du tourment de langage à l'imaginaire des langues. Le joual s'y transforme en blues et en chant lyrique. La langue devient par excellence un espace rêvé, utopique.

Chaque écrivain, on le sait, doit trouver sa langue dans la langue commune. Mais il doit, dans le contexte québécois, à la fois défendre le statut de cette langue sur le plan politique et affirmer son caractère d'étrangeté. Car «écrire une langue, c'est s'éloigner d'une langue», déclare Michel Tremblay. «Écrire, dit Jacques Godbout, c'est une activité d'étranger.» Écrire au Québec, c'est aller à la rencontre de cette étrangeté, sachant qu'il n'y a de littérature possible que dans l'inconfort et l'intranquillité.

Lorsque l'écrivain rêve d'inventer une langue, cela peut donner quelque chose comme le bérénicien, cette utopie ducharmienne qui, dans L'Avalée des avalés, veut que le verbe «avoir» se conjugue toujours avec le verbe «être». L'aboutissement de cette langue rêvée, de cette conciliation, je le perçois dans le roman Dévadé du même Ducharme et particulièrement dans cette phrase magnifique: «Me casse pas, je suis tout ce que j'ai.»

Cette phrase me paraît pouvoir être mise en exergue à l'ensemble de la littérature québécoise. Elle rend compte d'une conscience de la fragilité qui se meut aussitôt en force, celle de l'intranquillité. Cette littérature a l'avantage de n'être pas là où on l'attend. Encore trop peu connue à l'étranger, elle ne répond pas aux images clichés qu'on veut y voir. Les écrivains ont renoncé depuis longtemps à l'exotisme d'un primitivisme sauvage ainsi qu'aux atouts folkloriques. Les écrivains choisissent de se dire dans une conscience aiguë de leurs limites et d'une précarité qu'ils s'appliquent à déjouer avec patience.

L'Extrême-Amérique

Littérature de l'Extrême-Occident, a-t-on dit au sujet de la québécoise. De l'Extrême-Amérique également. Deux grandes traditions se partagent l'imaginaire collectif. Celle des découvreurs, des aventuriers, des nomades, qui continue d'inspirer les romanciers, depuis Kerouac (d'origine canadienne-française) et Poulin (Volkswagen Blues) jusqu'à Jacques Godbout (Une histoire américaine), Monique Larue (Copies conformes) et Guillaume Vigneault (Chercher le vent). Celle des sédentaires et des fondateurs de territoire, dont les manifestations empruntent aujourd'hui le mode de l'épique (Mistouk de Gérard Bouchard) ou de la fragmentation critique (La Héronnière de Lise Tremblay).

À l'étrangeté de l'écriture s'en ajoute une autre: celle de l'étrangéité dans le continent américain. La littérature québécoise se trouve ainsi affectée d'un double coefficient d'étrangeté. Elle a hérité des blessures de la colonisation sans en prendre en contrepartie les bienfaits: celui de l'immense marché auquel ont eu droit les littératures états-uniennes et sud-américaines, jouant à rebours le jeu des empires détruits. Dans ce domaine de la diffusion comme dans les autres, la littérature québécoise n'a rien d'assuré, de tranquille.

Pour baliser et banaliser la modernisation rapide des institutions et de la société québécoise, durant les années 60, on a trouvé le bel oxymore de Révolution tranquille. Peu d'énoncés du même type rendent compte des moments forts de la littérature québécoise. Qu'on relise les titres: Refus global, Les fées ont soif, Speak White, etc.

Le paradoxe de l'intranquillité, c'est qu'elle s'inscrit dans une durée, qu'elle persiste et signe. «Si peu que j'aie écrit, la littérature est toute ma vie», déclarait Miron. Et ainsi de plusieurs autres. Dont je suis.

L'intranquillité est une force, un privilège que la littérature québécoise partage avec d'autres littératures qui, sur la scène du monde et de manière chaque fois différente, déroutent et dérangent car elles ne seront jamais établies dans le confort ou l'évidence de leur statut.