La poursuite d'une guerre millénaire

J'ai vécu au Rwanda durant huit ans, mon premier séjour durant de septembre 1963 à mai 1964 et mon dernier se soldant par un rapatriement obligatoire, durant une accalmie de la guerre menée par l'Ouganda au Rwanda, avant l'assassinat du président Habyarimana. À titre de consultant et de coopérant, j'ai été mandaté par le gouvernement canadien pour conseiller plusieurs ministres rwandais, de même qu'un général de l'armée nationale, en plus d'avoir été recruté par l'UNESCO comme professeur. J'ai aussi côtoyé les conseillers du président Habyarimana.

Au surplus, j'ai pu lire abondamment sur l'histoire du Rwanda, entre autres choses aux fins d'un mémoire de thèse de doctorat (milieu des années 80).

Il faut, d'ailleurs, avoir lu non seulement les ouvrages de l'époque coloniale belge ou ceux de «l'époque missionnaire», mais aussi les thèses de doctorat rédigées par des Rwandais étudiant en France, en Belgique ou au Rwanda, pour apporter un éclairage quelconque sur la dynamique politique de ce pays. En effet, cette lecture permet de constater que le conflit dit «tribal» entre Hutus et Tutsis, qui a servi de toile de fond au «génocide», n'est en vérité que la poursuite d'une guerre larvée millénaire entre ces deux protagonistes, guerre qui aurait sa racine principale dans un conflit pour l'occupation de la terre, les Hutus étant agriculteurs (de subsistance) et les Tutsis, éleveurs.

Cependant, les Tutsis quoique fortement minoritaires, ont détenu durant près d'un millénaire le pouvoir politique incarné par une royauté dite de «droit divin». Imana (Dieu) ne vient-il pas dormir, chaque soir, au Rwanda ? Pour maintenir leur pouvoir, ces monarchistes ont développé un système de gestion des territoires qui reposait sur l'attribution de «charges» royales à des paysans hutus ou à des personnages dominants dans les régions du pays, par ailleurs fort nombreuses.

De plus, au quatrième roi de chaque dynastie, on confiait la tâche de guerroyer pour augmenter le territoire, et une partie des terres conquises était confiée aux paysans à des fins agricoles, évitant ainsi la famine et les révoltes des paysans hutus. Ce système et l'intelligence des Tutsis ont systématiquement été vantés par les écrivains coloniaux.

Guerres et révoltes

Il y eut cependant des révoltes et des guerres «civiles» entre les deux groupes «tribaux». L'armée étant essentiellement tutsie, il s'ensuivit des massacres de Hutus, dont certains se distinguaient par leur cruauté, de façon à servir d'avertissement à d'éventuels rebelles. La mémoire de ces guerres a été conservée par la tradition orale, dont l'initiative première est due à la royauté rwandaise, puisqu'ainsi la cour pouvait remonter ses origines et ses faits d'armes au moins jusqu'au XIIe siècle.

Après l'indépendance du pays, cette tradition a d'ailleurs été recueillie par l'abbé Kagamé qui l'a colligée et publiée sous forme écrite. Mais les souvenirs des massacres et des guerres «tribales» demeurent dans la mémoire des Rwandais, particulièrement des Hutus, dépourvus de pouvoir, sauf pour la période indépendance-«génocide». Et les Tutsis ont précieusement chéri le souvenir d'un Grand Rwanda (Ouganda, Rwanda, Burundi et est du Congo réunis), même après plusieurs tentatives d'invasion militaire du Rwanda qui ont échoué. (J'y étais à l'invasion de Noël 1963.)

J'habitais à Kigali à l'époque de l'explosion des premières violences (avant la mort du président) et j'en avais même informé deux journalistes du journal Le Devoir, par téléphone. Elles opposaient l'armée nationale rwandaise à des troupes venues d'Ouganda.

Nos médias ont, par la suite, écrit que les troupes tutsies armées par le président Museveni (Tutsi) étaient en vérité des «réfugiés tutsis» qui avaient quitté le Rwanda au moment de son indépendance et qui souhaitaient revenir s'y établir 30 ans plus tard. Ignorance des médias.

Museveni remboursait sa dette aux Tutsis qui l'avaient porté au pouvoir militairement et les «rebelles» venus d'Ouganda et armés par lui constituaient une armée d'invasion. Sans cet appui, et celui indirect des États-Unis qui tablent sur l'Ouganda pour maintenir une forte influence dans la région, où des «réfugiés» vivant de prestations onusiennes, auraient-ils pu trouver des «orgues de Staline», des blindés légers, des camions, des uniformes, etc., et les payer?

La presse internationale a expliqué la présence de «rebelles» par le fait que le président Habyarimana refusait d'accueillir ces «réfugiés» au Rwanda et de leur donner des terres. À ce moment, le Rwanda était le pays le plus densément peuplé d'Afrique, selon les statistiques de l'ONU et ses habitants devaient recevoir de l'aide alimentaire de la FAO, puisque la terre ne suffisait plus à nourrir la population.

Le vrai tragique

Les événements qui ont suivi la mort du président Habyarimana n'ont eu lieu que plusieurs mois plus tard. La nouvelle d'un conflit au Rwanda n'a été rendue publique qu'après l'assassinat du président. Et le conflit «tribal», politique et économique larvé est devenu un «génocide». Tragique, il va de soi.

Tragique, en effet, puisque inscrit dans la dynamique historique millénaire d'un territoire que se disputent encore deux groupes «ethniques», territoire qu'ils continueront à se disputer au gré des conquêtes guerrières ou des coups fourrés politiques.

Ainsi, contrairement à Luc-Normand Tellier («Cachez ce génocide que je ne saurais voir», Le Devoir, 13 avril 2006), je crois que si un ou des films traitaient de cette tragédie, le scénario devrait dépasser l'insignifiante mièvrerie d'un roman ou celle d'un film d'amour raté, camouflant un esprit revanchard et une bonne conscience chrétienne d'avoir trouvé le coupable. Il est ignoble que des journalistes en mal de popularité perdue ou des artistes en mal de sujets jouent les charognards.

J'ai perdu d'innombrables amis tutsis, hutus et canadiens (oui, il y en a eu au moins trois, en dépit des dénégations du ministre des Affaires extérieures de l'époque, M. André Ouellet) durant ce conflit. Des amitiés dont certaines dataient de plus de 15 ans, des couples dont j'avais vu grandir les enfants, et ces enfants devenus ados qui venaient manger des goyaves qui poussaient dans le jardin de ma maison et qui m'ont remis des poèmes traitant de leurs difficultés de vie, ados, mulâtres et Canadiens dans un pays qu'ils considéraient comme le leur.

Si un film était fait qui voudrait parler du Rwanda avec sagacité, il s'articulerait autour de l'amour immodéré que génère ce pays pour tous ceux qui l'habitent. «Mille collines» et «Printemps perpétuel», le Rwanda devrait y prendre la vedette, au-delà du duo «Roméo et Juliette» de pacotille. (J'ai cependant beaucoup d'admiration que pour les comédiens qui ont tenté de donner un sens à cette histoire pleurnicharde). Sur fond d'émerveillement devant les splendeurs du pays, le film pourrait illustrer une histoire de haine et d'amour entre Damien (Hutu) et Thérèse (Tutsie), deux de mes amis disparus. Amour et admiration profonds côtoyant méfiance constante et peur viscérale, en raison des préjugés véhiculés par la tradition orale dont chacun a hérité.

Le «génocide» rwandais est et a été une tragédie de l'ignorance, autant celle des protagonistes que celles des commentateurs et des spectateurs.