Conte urbain - La bicyclette cadenassée ou l'absurdité administrative montréalaise

Voici l'histoire d'une bicyclette cadenassée à la rampe d'un escalier typique de nombreux triplex montréalais.

Après quelques semaines, la voyant oubliée ou abandonnée par le cycliste, les propriétaires de la rampe d'escalier s'inquiètent du fait que la bicyclette empiète perpendiculairement sur le trottoir. À l'obstruction de la circulation sur la voie publique s'ajoute la crainte de voir la rampe d'escalier arrachée par la chenillette déneigeuse, celle-ci ayant la fâcheuse habitude de circuler à la vitesse grand V.

Soucieux de la sécurité des piétons comme de l'intégrité de leur rampe d'escalier, c'est donc en toute bonne foi que les citoyens contribuables propriétaires de ladite rampe se décident à signaler la situation de ladite bicyclette aux représentants des services municipaux.

Chapitre 1: La procédure à suivre

872-1111: C'est très gentiment que la dame explique la procédure à suivre pour que la bicyclette se retrouve à la fourrière municipale.
- Composer le 280-2222, le service de police, et raconter l'histoire de la bicyclette.
- Un policier se déplacera alors, remplira un constat qu'il transmettra «à la voirie». Le processus étant «automatique», il n'est pas nécessaire d'être à la maison lors de son passage.
- Une à deux semaines après l'émission du constat, «la voirie» viendra couper le cadenas en présence d'un policier.

Les propriétaires suivirent cette procédure si simple et si bien expliquée.

Chapitre 2: Il s'avère que le policier est une policière

Le soir même une policière sonne à la porte et informe qu'elle rédigera un constat qui sera transmis «à la voirie». Elle confirme qu'il faut compter pas moins de deux semaines pour qu'on vienne récupérer la bicyclette.

Le temps passe et la procédure suit son cours.

Chapitre 3: Trois semaines plus tard...

La bicyclette, est toujours sagement cadenassée à la rampe d'escalier. Soupir! Il faut reprendre le téléphone.

872-1111: Une dame toujours aussi gentille, m'invite à compter le 872-3122.

872-3122: Une autre dame, moins gentille, demande «Quel est votre numéro?» Horreur! De quel numéro s'agit-il? Du numéro du constat! Horreur bis, deuxième procédure! À quel service sommes-nous? «La voirie»! Après avoir exposé la procédure numéro 1, mise en attente! Retour et demande de «l'adresse de la bicyclette»! Seconde mise en attente et retour! «Y a rien à cette adresse là, appelez le 872-3434.»

873-3434: L'histoire de la bicyclette est à nouveau racontée à une autre personne depuis son début jusqu'à l'épisode «voirie». Non! Non! Non! C'est bien la procédure numéro 1 qui est la bonne, il n'est pas nécessaire d'avoir un «numéro». Mise en attente et retour à plusieurs reprise pour s'excuser du temps d'attente! Retour final: il faut communiquer avec le service de police puisque aucun constat n'a été transmis.

280-2222: Pour une quatrième fois ce jour-là, l'histoire de plus en plus longue de la bicyclette est racontée au préposé du service de police. Sans hésitation, il invite à composer le 280-0138.

280-0138: Cinquième fois! L'histoire de plus en plus longue est racontée. Selon le policier du poste de quartier, «la voirie» peut procéder sans constat. Horreur, une troisième procédure! Humeur mauvaise à la perspective de retourner à la case départ! Insistance! Colère! À force, le policier peu convaincant, prétend qu'il procédera à un signalement au cours de la journée, etc. La procédure numéro un??? Pas sûr qu'il y aura des suites!

Chapitre 4: Dans le doute... quelques heures plus tard

872-3122: «La voirie»! La dame écoute le sixième récit de... Mise en attente et retour! Y aurait-il une quatrième procédure?

Chapitre 5: Conclusion de l'histoire de la bicyclette? Oui et non!

Le verdict du 872-3122: «La rampe de l'escalier à laquelle la bicyclette est cadenassée étant privée, jamais "la voirie" ne viendra la récupérer. Appelez un serrurier.»

Le serrurier est venu quelques jours avant le passage de la chenillette roulant toujours à la même vitesse.

Aucune nouvelle du présumé signalement du policier, bien évidemment!

Ce conte aura pris deux mois pour connaître son dénouement final et beaucoup d'exaspération de la part des citoyens contribuables propriétaires de la rampe d'escalier typique de nombreux triplex montréalais.

Épilogue

Arrive la première vraie tempête de neige de la saison avec 41 cm de neige accumulée. Trois jours plus tard, les informations de 18 h heures à Radio-Canada diffusent des images de bicyclettes couvertes de neige et cadenassées à divers endroits de la ville. Le journaliste informe alors que le service de «la voirie» enverra à la fourrière municipale toutes celles qui seront restées en place lors du déneigement.

C'était quelques jours après le passage du serrurier et du décrochage de la bicyclette cadenassée à la rampe d'un escalier si typique de nombreux triplex montréalais.

Hé oui! Une cinquième procédure et des frais de serrurier, peut-être inutiles qui sait, pour trois citoyens contribuables propriétaires montréalais qui étaient de bonne foi.

Au fait, l'envoi à la fourrière sans constat policier et témoin policier est-il légal, oui ou non? Est-ce que la présence de la neige rend légal ce qui est illégal sans neige? Engage-t-on des délinquants pour faire le boulot? À quel numéro de téléphone la bonne réponse se trouve-t-elle?

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