Les caricatures de Dieu

Quelques caricatures du prophète Mahomet dans un journal danois ont servi de prétexte de guerre sainte pour les manipulateurs de foules islamistes contre l'Occident. L'ampleur de l'affaire étonne les citoyens des pays occidentaux habitués à la démocratie, au partage des pouvoirs, à la laïcité, à des modes de pensée et de vie déchristianisées...

Nous n'avons pas besoin de papier pour caricaturer Dieu ou ses prophètes. Il y a bien longtemps que la conduite des fidèles, dans le christianisme et le judaïsme, sert de révélation de Dieu pour les gens du dehors (les païens, les goyim). Un croyant parle de son Dieu par sa pensée, sa parole et sa conduite. La vie du croyant apprend que son Dieu est bon, bienveillant et amoureux ou, au contraire, méchant, malveillant et dangereux. Les manifestations de colère, les cris de vengeance, les appels au meurtre, les profanations d'effigies ou de drapeaux sont autant de caricatures des prophètes et du Dieu que l'on prétend servir ou venger.

À première vue, on pourrait croire que le problème est musulman... et que le manque de culture démocratique, juridique et sociale explique les débordements et les manipulations apparemment si faciles. Un peu de recul historique permettrait de relativiser nos réflexions et de nous contraindre à une saine autocritique de ce que nous avons dans le passé imposé à des millions d'humains sur la terre.

Plus de 500 ans de domination occidentale

Depuis la prise de Contantinople (1453) par les Turcs musulmans, l'histoire de l'Occident a basculé. Les chrétiens d'Occident, jusque-là pauvres et ignorants, se sont emparés du monde (Afrique, Asie, Amérique). Par la force des armes, puis par la domination économique et politique, la colonisation a asservi des peuples entiers à l'hégémonie européenne sur le monde et a permis le pillage des richesses des peuples de tous les continents au bénéfice des fortunes d'Occident.

Plus de 500 ans de domination ont nourri, par l'humiliation et la spoliation, la colère, le ressentiment et un sentiment profond d'injustice: cela nous revient maintenant sous forme de «terrorisme». C'est, hélas, la seule voie qui s'offre aux écrasés impuissants à défendre leur droit contre des oppresseurs lorsqu'aucun tribunal, aucune instance ne peut recevoir une plaine, examiner une cause et l'arbitrer en rendant justice. Au milieu de cette tourmente, nous sommes les témoins de la fin de la suprématie occidentale. L'Asie, la Chine en particulier, commence à manifester qu'elle a déjà gagné, invinciblement, la domination du monde.

Ce demi-millénaire a vu les pays et les sociétés occidentales s'émanciper du despotisme et de l'arbitraire dans les façons de gouverner. Des luttes longues et coûteuses ont gagné le parlementarisme, la démocratie, la reconnaissance et le respect des droits des citoyens... Ces conquêtes, il faut le rappeler encore, ont pris des siècles et ont épuisé plusieurs vies. Si on pense aux droits des femmes, il faut bien constater que leur reconnaissance est encore récente et que leur respect reste à venir à bien des aspects.

Ce que nous croyons acquis comme vie démocratique, comme mode de gouvernement, comme santé citoyenne reste fragile et mérite une vigilance constante. Des pays occidentaux «démocratiques» ont connu la dictature, d'autres connaissent des dérives vers la manipulation électorale, la démobilisation des électeurs, la ploutocratie...

L'Occident un modèle pour le monde?

L'Occident n'est pas toujours un modèle à imiter pour les asiatiques et pour les musulmans du monde. Amusons-nous à prendre quelques exemples. Quel bonheur ce dut être pour les Chinois d'adopter le calendrier occidental, d'écrire en anglais ou en français leur courrier commercial et diplomatique... Si Pékin nous rendait la monnaie de la pièce? Quel bonheur ce sera pour nous d'adopter le calendrier chinois! Bien sûr, nous pourrons garder pour notre usage personnel et intime le calendrier occidental, comme nous avons déjà appris aux Juifs, aux Musulmans et aux asiatiques à garder le leur... [...]

Voyez quels soubresauts de civilisation occidentale nous offrons comme modèle au monde. On nous a révélé ces derniers mois des manques graves aux droits de la personne commis par des Occidentaux en guerre contre le «terrorisme». La réaction de certains de nos gouvernants, parmi les plus puissants, ne manque pas d'étonner. Selon eux, le problème n'est pas d'avoir manqué au droit international que nous venons à peine d'adopter (selon une logique que plusieurs pays du tiers monde qualifient «d'occidentale»); le problème n'est pas d'avoir trahi les institutions que nous commençons à voir naître pour arbitrer les conflits internationaux et les crimes contre l'humanité. Non, le problème, c'est qu'on nous fasse savoir qu'on le fait!

Qui sont ces traîtres qui ont dit la vérité? Des témoins, viennent révéler que nous mentons, manipulons, détournons les biens et les droits de peuples entiers, refusons d'obtempérer à des jugements clairs de tribunaux internationaux d'arbitrage économiques (que nous avons-nous-mêmes mis en place), manquons aux droits de la personne, enlevons et détenons (sans accusation, sans procès ni jugement), torturons, espionnons, fichons les citoyens (sans aucun appui sur le droit)... Est-ce là le mode d'emploi de la «démocratie», de la société de droits, que nous souhaitons voir appliquer à notre endroit par Pékin dans les prochaines décennies?

Vous croyez qu'on est loin des caricatures danoises? Entrez dans la peau d'un musulman de l'Afghanistan, de l'Irak, de l'Iran, de Palestine, de l'Indonésie, du Soudan... Pour un musulman, il ne saurait y avoir de séparation entre la foi et la pratique quotidienne (ce qui ne signifie pas nécessairement la pratique des rites), un être humain est soit fidèle, soit infidèle; il n'y a pas de «tiède». Contrairement à ce que nous ressentons profondément quant à la séparation du religieux et du politique (de l'Église et de l'État), le musulman ne peut concevoir qu'un individu puisse connaître en lui-même une telle division.

Affranchis du pouvoir religieux?

Nous nous pensons depuis plus d'un siècle comme des sociétés affranchies du pouvoir religieux. Ce n'est pas comme ça que les «masses musulmanes» voient les Occidentaux. Pour elles, George Bush est le «chef des croisés», c'est-à-dire des chrétiens (que cela vous plaise ou non, et... sauf le respect que les catholiques doivent au pape de Rome!). Ils ont vu le président Bush mentir, manipuler, déclarer la guerre sous de faux prétextes... Ils ont ressenti les bombardements qui ont tué ou blessé des pauvres, des innocents, avec des avions à plus 30 000 pieds d'altitude! Ils marchent aujourd'hui sur des pistes, des routes crevées, ils souffrent du manque d'eau, d'énergie, d'hygiène que la guerre a causé ou empiré...

Les victimes musulmanes de la guerre militaire et de la guerre de propagande «anti-terroriste» ragent d'entendre des discours de reconstruction, alors qu'il voient souvent qu'il s'agit de mesures cosmétiques et peut-être... de détournement de fonds.

Au terme de tant de souffrance, Ben Laden et Sadam Hussein sont toujours vivants eux! Vous croyez que c'est fini? Voyez les autres pays de «l'axe du mal» encore menacés de la guerre... Et qui ferait les frais d'une guerre? Une poignée de décideurs ou la masse du peuple, des pauvres déjà victimes des abus des dictateurs, ou des tyrans non éclairés?

Je suis contre la guerre des Bush, je n'ai rien à voir avec la politique internationale des États-Unis. Cela ne change rien au fait que, vu du côté des victimes de la guerre anti-terroriste qui ravage le monde, je suis un «Occidental», un «croisé». [...] De leur bout de lorgnette, je suis, confondu dans la masse, un profiteur des «puissances» qui jouent la partition préparée par les «cosmocrates» dont parle Jean Ziegler.

Mon Dieu et tous ses prophètes sont blasphémés dans le monde à cause du mauvais témoignage de ceux qui prétendent lui appartenir ou qui jouissent (à leur insu bien souvent) d'un univers façonné par les valeurs que le judéo-christianisme accorde à la vie humaine. «Toi qui te glorifies dans la Loi, en transgressant cette Loi, c'est Dieu que tu déshonores, car le nom de Dieu, à cause de vous, est blasphémé parmi les nations, dit l'Écriture» (Romains 2, 23-24). [...]



Sortons des souliers des musulmans pour conclure...

L'hostilité islamiste contre l'Occident nous contraint à un «nous» dont nous ne voulons pas! Notre culture est marquée par des visions philosophiques individualistes et libertaires, qui nous font fuir ce qui est groupe et responsabilité collective. Contre notre gré, les protestations qui nous sont adressées ces jours-ci nous rassemblent dans une communauté humaine et politique historique qui porte les responsabilités de l'histoire.

Nous ne sommes pas «responsables», encore moins «coupables», des gestes bons ou mauvais des gens du passé, mais comme héritiers et privilégiés nous avons à répondre aujourd'hui à l'appel de justice et de respect du droit qui nous est adressé même dans les excès qui nous choquent. C'est beaucoup demander à un monde occidental qui jouit de ses acquis sans vouloir connaître, penser, réfléchir ce qui se passe hors de son univers confortable! Ce sera encore une fois la tâche d'une minorité, au coeur de laquelle les «croyants» pourraient avoir une place privilégiée.

L'histoire que nous vivons réanime plusieurs pages de la Bible! Le Dieu des Chrétiens et des Juifs, ne juge pas les humains et leurs conduites selon la régularité de la pratique ou l'orthodoxie de la pensée religieuse (lire en ce sens la parabole du jugement dernier en Matthieu 25, 31...). On pourrait résumer le jugement biblique par cette question: «Recherches-tu et respectes-tu la justice et le droit? Es-tu un humain «humain» devant un autre humain?» On lira aussi avec profit un texte frappant du prophète Isaïe (1, 10-20).

Être un humain «humain», rechercher et respecter la vérité, la justice et le droit, tout cela n'appartient à aucune religion, à aucune confession, à aucune Église. Cela n'appartient pas plus aux croyants qu'aux incroyants. C'est une exigence universelle, transcendante qui juge (et condamne) toute atteinte au droit, à la justice, à la vérité, que cette atteinte soit commise par un croyant ou un incroyant, un chrétien ou un musulman. [...]

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