Biographie - Pierre Godin est passé à côté du vrai René Lévesque

Je viens de terminer, pendant un récent séjour en Argentine, la lecture du quatrième tome de la biographie de René Lévesque par Pierre Godin. Ce dernier tome couvre la période 1980-87. En refermant le livre, j'ai éprouvé un malaise dont je voudrais tenter d'exprimer ici, le plus clairement possible, les raisons.

Il y a une absence systématique de références directes aux témoignages recueillis chez les acteurs de l'époque. Plutôt que d'identifier clairement ses sources au fur et à mesure de leur utilisation, Pierre Godin place pêle-mêle, à la fin de chaque chapitre, la liste des témoignages et documents dont il s'est servi, ce qui rend impossible pour le lecteur de savoir précisément d'où viennent les informations et impressions retenues.

Il s'appuie aussi souvent sur une seule source orale pour se livrer à des affirmations étonnantes, mettant en cause d'autres acteurs auprès desquels il n'a pas pris la peine de valider l'information ou dont le point de vue aura été ignoré. Il nous fait ainsi assister à une succession de scènes et de dialogues fictifs, comme si, à la limite, l'auteur utilisait le vrai pour créer du faux!

Erreurs et fausses interprétations

Dans le troisième tome, René Lévesque habite sur la rue d'Auteuil à Québec et, dans le quatrième, sur la rue Sainte-Ursule. La vérité se trouve dans le troisième tome.

Quiconque a vécu de près la campagne référendaire de 1980 peut témoigner que, contrairement à ce qu'affirme Godin (page 26), René Lévesque a été à la hauteur, qu'il n'était ni «épuisé» ni «brouillon comme jamais». De la même façon, à l'été 1980 (page 62), les péquistes étaient dirigés par un chef qui avait le goût du Québec alors que Godin prétend que Lévesque n'avait plus envie de se battre.

En ce qui concerne les relations internationales, Godin démontre parfaitement que, malgré ce qu'en disent certains, le ministère des Affaires étrangères canadiennes a été, pendant cette période et jusqu'à aujourd'hui d'ailleurs (avec un bref intermède sous Brian Mulroney), cette machine à écraser le Québec que tous ceux qui ont oeuvré dans ce secteur connaissent trop bien. M. Lévesque exécrait la plupart des ambassadeurs du Canada et ne se gênait pas pour le leur faire savoir directement (pages 310 et 311). C'était son côté délinquant et impertinent dont nous avons tous été témoins à un moment ou à un autre.

Cependant, là comme ailleurs dans le livre de Pierre Godin, des erreurs se glissent. Ainsi (page 309), il situe en décembre 1983 un voyage en France de René Lévesque qui a en fait eu lieu en avril 1984. Contrairement à ce qu'il écrit, d'une part, les vins n'étaient pas trop capiteux à Matignon et, d'autre part, l'échange musclé avec le premier ministre Pierre Mauroy, s'il porta bien sur le fait que le président Mitterrand aurait dû venir au Québec avant de se rendre au Liban, ne se déroula pas comme il le prétend. Il manque à cette relation de l'événement un élément essentiel pour bien le comprendre.

Curieusement, à l'inverse, Godin passe sous silence la visite de M. Lévesque en France en juin 1983, pendant laquelle il convainquit le président Mitterrand d'attendre — encore une fois —, avant de convoquer un Sommet de la Francophonie, que le Québec s'entende avec Ottawa, et ce, alors que Pierre Trudeau avait officiellement annoncé le mois précédent que, la France laissant tomber le Québec, le Sommet aurait lieu sans lui. En 1983, René Lévesque a donc personnellement sauvé la mise même si, au printemps 1985, j'ai craint que M. Lévesque n'accepte l'inacceptable en signant un texte qui ne laissait pas suffisamment d'espace politique au Québec en Francophonie.

Je pourrais continuer encore longtemps en énumérant les mauvaises interprétations et les défaillances chronologiques, mais je me contenterai d'évoquer une dernière affirmation pour le moins contestable. Tous ceux qui ont fréquenté René Lévesque durant la dernière partie de sa vie ne peuvent souscrire au jugement de Godin (page 492) selon lequel, en quittant la politique, il est entré «dans la période la plus noire de sa vie». Je crois au contraire qu'il a alors fait la paix avec lui-même et qu'il est redevenu l'homme attentif aux autres, intéressé par les événements, curieux intellectuellement, que nous aimions tant.

Les femmes

Mais c'est en parlant des quelques membres féminins de l'entourage de René Lévesque que Godin a franchement suscité mon indignation. Je les connais toutes personnellement, particulièrement Martine Tremblay, qui a été sous-ministre au ministère de la Culture et des Communications (1995-98) et aux Relations internationales (1998-2002).

Passons sur son méprisant «Titine et les filles arrivent». Je n'ai jamais entendu personne appeler Martine Tremblay de cette façon; elle n'a jamais été une groupie éperdue d'admiration, une directrice de cabinet trop inconditionnelle, comme il le prétend. Je le sais parce que, à l'époque, j'étais déléguée générale du Québec à Paris et que je communiquais avec elle quotidiennement. Ensuite, pendant sept ans, nous avons travaillé ensemble très étroitement.

Au contraire, Martine Tremblay — M. Parizeau peut en témoigner autant que moi — possède cette rare qualité, une qualité essentielle chez un directeur de cabinet ou un sous-ministre, de donner l'heure juste. La parole d'un directeur de cabinet ou d'un sous-ministre doit être parole d'évangile, et on doit pouvoir s'y fier totalement. La sienne l'était.

Pierre Godin décrit (pages 328 à 335) de façon caricaturale le cabinet du premier ministre, et sa description contient beaucoup de faussetés. Contrairement à ce qu'il dit, Claude Mallette ne fait plus partie de l'inner circle depuis la fin de 1980; Alexandre Stefanescu est un «homme» de Michel Carpentier et non de Martine Tremblay; etc. Tout à son invraisemblable démonstration, Godin gomme complètement la présence au cabinet de plusieurs conseillers masculins influents tels le directeur des communications, Robert Mackay, dont le nom n'est mentionné qu'une seule fois, dans le cadre d'une partie de cartes dans un avion, et le constitutionnaliste Jean K. Samson, dont le nom n'est jamais évoqué.

La thèse

Que la défaite référendaire de 1980 ait marqué le début d'une longue descente aux enfers, personnelle et politique, de René Lévesque, j'en conviens. Mais ce n'est que de la fin de 1984 jusqu'à sa démission, en 1985, qu'il a été littéralement «brisé». Ni avant ni après, contrairement à ce que prétend Pierre Godin.

Or la totalité du dernier tome de sa biographie est construite autour de cette vision préétablie d'un René Lévesque «affaibli», «désabusé», «lessivé», «aigri», «désenchanté» dès 1980, entretenant l'impression d'une sorte d'incapacité permanente de l'homme à assumer ses responsabilités et à gérer les crises.

S'attribuant sans doute le mérite d'avoir érigé, dans les trois premiers tomes, un monument au personnage, Pierre Godin se sera ultimement arrogé le droit de le déboulonner et de déterminer le moment et les conditions de la mise à mort. Mais n'est-il pas passé ainsi à côté du vrai René Lévesque?

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