Libre opinion: Déroute du français : comment y remédier?

Depuis quelque temps, on soulève dans les médias la problématique liée à la piètre qualité du français chez les futurs enseignants inscrits aux diverses universités québécoises. [...] On cherche des causes, des explications, des solutions. Toutefois, personne ne veut ouvertement montrer quiconque du doigt. Dans un contexte de fébrilité «post-loi spéciale» comme celui dans lequel nous devons actuellement évoluer, on sait fort bien que pointer les enseignants serait inconvenant, voire probablement incendiaire.

Je suis moi-même enseignant de français en quatrième secondaire. J'exerce ma profession depuis maintenant 15 ans et il m'est conséquemment possible de constater l'état de l'enseignement du français «de l'intérieur». Tenter d'imputer le blâme plus ou moins sévèrement à certains intervenants ciblés dans le milieu de l'éducation n'est pas ce que je vise. Par contre, je peux constater ce que d'autres ne peuvent que percevoir par personne interposée. [...]

L'école est un lieu aux fonctions diverses, nul ne peut en douter. L'instruction, cela va de soi, représente une des priorités de l'école. Toutefois, on doit reconnaître l'éducation (au sens large du terme) ainsi que la socialisation comme des pans importants de la mission de l'école. Une problématique importante survient quand on cherche à classer ces trois objectifs (instruire, éduquer, socialiser) en fonction de leur importance respective.

À l'heure actuelle, les classements d'élèves poussent à croire qu'en tête de liste des priorités se trouve la socialisation. En effet, les classements d'élèves, au primaire surtout mais également au secondaire (et ce, de plus en plus au fur et à mesure que la réforme s'installe), sont déterminés principalement en fonction de l'âge. Les redoublements étant de plus en plus rares, voire carrément proscrits au primaire (la tendance gagne aussi progressivement le secondaire), on constate que l'âge des élèves d'une même classe est sensiblement le même mais que le calibre de chacun d'eux est très variable.

Plus on avance dans le cheminement scolaire, plus les écarts se creusent entre les élèves forts et les élèves faibles d'un même groupe. Dans mes groupes, par exemple, les élèves ont entre 15 et 17 ans. En ce qui concerne leurs compétences en français, on peut observer que certains élèves connaissent à peine l'alphabet par coeur (plusieurs doivent avoir recours à la petite comptine: réciter l'alphabet à partir de la lettre k sans la chanson n'est pas à la portée de tous... ). D'autres ne peuvent pas accorder des noms ou des adjectifs pourtant communs. D'autres encore ne maîtrisent pas les principes les plus élémentaires de la syntaxe de base.

En contrepartie, d'autres élèves maîtrisent la langue, tant à l'oral qu'à l'écrit, et savent exprimer leur pensée avec nuance dans la plus grande clarté, et ce, sans fautes d'orthographe, de syntaxe ou de ponctuation.

Débutants, intermédiaires, experts

Dans un tel contexte où des quasi-analphabètes côtoient des gens possédant toutes les connaissances permettant un usage correct de la langue, comment peut-on prétendre que les évaluations sont adaptées? Est-il juste de soumettre un élève en très grande difficulté au même examen que son voisin qui rédige sans erreur, et ce, sous prétexte qu'ils sont nés la même année?

Que l'on suive un cours de karaté, de natation, de chant, de piano ou de peinture, on doit tenir compte du calibre de l'élève. En ski alpin, on ne propose pas des pentes pour trois à huit ans ou pour neuf à quinze ans. Débutants, intermédiaires et experts savent se reconnaître et s'engagent sur les pistes qui leur conviennent. Pourquoi n'en ferions-nous pas autant à l'école?

Bien sûr, les classements seraient totalement bouleversés et l'organisation des milieux scolaires serait grandement modifiée. Malgré cela, un classement des élèves en fonction de leur véritable calibre respecterait le rythme d'apprentissage propre à chacun et permettrait de ne plus envoyer aux cycles supérieurs des élèves dont la véritable qualification n'atteindrait pas les standards requis.

En bref, pourquoi les élèves du collégial et les étudiants universitaires sont-ils généralement aussi mauvais en français? Ils font partie de groupes qui comprennent, année après année, des élèves surclassés, et ces derniers obligent les profs à niveler leur enseignement par le bas.

D'un point de vue pédagogique, on ne peut pas se contenter de «suivre le programme» si on sait pertinemment que les notions préalables ne sont pas maîtrisées. Si on suit le programme sans se soucier du calibre des élèves, bon nombre d'entre eux ne comprennent strictement rien et, si on enseigne les notions préalables, le temps nous manque pour suivre le programme. Dans l'optique d'un redressement de la situation, il faut donc homogénéiser les classes en fonction non pas de l'âge mais plutôt du calibre des élèves. [...]

Bien sûr, même avec les meilleures intentions du monde, cette mesure ne pourrait pas être implantée à court ni même à moyen terme. Néanmoins, ce n'est pas en nous contraignant à la langue de bois typique des gestionnaires du réseau de l'éducation que nous pourrons contribuer à la résolution de cette grave problématique qu'est l'appauvrissement de la qualité du français chez les jeunes. [...]

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