Un demi-siècle plus tard - L'affaire Coffin: un doute qui persiste

C'est dans la nuit du 9 au 10 février 1956 — il y a donc 50 ans aujourd'hui —, dans une cellule de la prison de Bordeaux, que le vide s'est fait sous les pieds de Wilbert Coffin. Pendu jusqu'à ce que mort s'ensuive pour le décès de trois chasseurs américains, Coffin a clamé son innocence jusqu'à son dernier souffle. Sans le savoir, le Gaspésien allait devenir plus indésirable mort que vivant puisque l'affaire Coffin n'a pas tardé à s'inscrire dans les causes les plus célèbres et les plus controversées de notre histoire judiciaire.

Le 6 juin 1953, Eugene Lindsay quitte la Pennsylvanie en compagnie de son fils et d'un ami de la famille pour chasser l'ours. Le 9, ils se trouvent en pleine forêt, à 60 kilomètres de Gaspé. C'est à ce moment qu'entre en scène Coffin. Wilbert Coffin est un prospecteur minier âgé de 40 ans. Vétéran de la Deuxième Guerre mondiale, loyaliste d'origine et de foi protestante, il se rend régulièrement à Montréal pour y voir Marion Pétrie, sa maîtresse, avec qui il a eu un fils. Dans un Québec gouverné par Duplessis et où la religion catholique se fait envahissante, Coffin deviendra le coupable idéal.

Le 10 juin au matin, Coffin se rend prospecter dans la forêt gaspésienne. Il rencontre trois Américains dans l'embarras, la cause étant la panne soudaine de leur véhicule. Coffin propose d'emmener le jeune Lindsay à Gaspé pour qu'il se procure une pompe à essence. C'est la dernière fois que des gens de Gaspé voient un des chasseurs américains en vie.

Sans nouvelles depuis leur départ, les proches des chasseurs alertent la police. Le 10 juillet, la camionnette est repérée. Le corps d'Eugene Lindsay est retrouvé peu après dans un état lamentable. Décidément, la partie de chasse a mal tourné. Entre-temps, soit le 13 juin, Coffin a pris la direction de Montréal pour ne revenir que le 19 juillet.

De retour à Gaspé, la police l'interroge, sachant qu'il a été vu en compagnie du jeune Lindsay. Coffin livre sa version des faits, puis se joint aux chercheurs afin de retrouver la trace des autres disparus, qui seront découverts dans un état semblable le 23 juillet. Attaque en règle de bêtes sauvages ou assassinat? L'enquête du coroner Lionel Rioux conclut que des trous ont été percés par un projectile d'arme à feu. Appelé à témoigner, Coffin répète ce qu'on sait déjà. Au mois d'août, faute d'avoir d'autres suspects, Coffin est arrêté.

Un procès à la Kafka

Le 6 juillet 1954, tous les regards sont rivés sur le palais de justice de Percé. Les preuves circonstancielles pleuvent de toute part et la corde se resserre rapidement autour du cou du Gaspésien. Le voyage de Coffin à Montréal est scruté à la loupe. La veille de son départ, on découvre qu'il rembourse plusieurs vieilles dettes et qu'il paie des tournées à l'hôtel en montrant un couteau de chasse qu'un chasseur américain lui aurait donné pour services rendus. En route pour Montréal, en état d'ébriété, il effectue plusieurs sorties de route. Coffin paie les dédommagements en dollars américains qui, précisons-le, circulaient librement en Gaspésie à cette époque. Arrivé à destination, il passe dix jours chez Marion Pétrie, qu'il fréquente depuis huit ans. Il a en sa possession quelques objets appartenant aux victimes, dont la pompe à essence. Ce sera suffisant pour condamner Coffin à la potence.

En l'absence de meilleures preuves, la Couronne tente de convaincre le jury que Coffin a volé et, par conséquent, fort probablement assassiné les chasseurs. Cependant, personne n'a été témoin du meurtre et la police n'a soutiré aucune confession pouvant incriminer l'accusé.

Le procès est truffé d'irrégularités de toute sorte. L'attitude de Raymond Maher, l'avocat de la défense, est étrange puisqu'il refuse de faire témoigner son client. Il prétend que c'est à la Couronne de démontrer hors de tout doute raisonnable que Coffin est coupable.

Trente minutes suffiront pour que le jury rende son verdict de culpabilité. La sentence de mort est prononcée par le juge Gérard Lacroix le 6 août 1954. Désespéré, Coffin s'évade de prison, se rend quelques heures après pour en arriver à signer une déclaration assermentée afin d'intenter l'ouverture d'un nouveau procès, mais en vain. Coffin ne peut éviter l'échafaud qui l'attendra le matin du 10 février 1956.

L'effet Hébert

Les mois suivants la mort de Coffin, le journaliste Jacques Hébert multiplie les articles dans les journaux, dénonçant les conditions dans lesquelles s'est déroulé le procès, en plus de publier, en 1958, le livre Coffin était innocent. En 1963, Hébert persiste et publie J'accuse les assassins de Coffin, qui aura l'effet d'une bombe. L'auteur y dénonce tous ceux qui ont participé à la perte de Coffin: Maurice Duplessis, les procureurs de la Couronne Noël Dorion, Paul Miquelon et Georges-Étienne Blanchard ainsi que les policiers Alphonse Matte et Jean-Charles Van Houtte.

«Je réclamais une enquête royale. Les seuls du gouvernement Lesage qui étaient favorables m'ont été mentionnés par Pierre Laporte. C'était Paul Gérin-Lajoie, Marie-Claire Kirkland-Casgrain, René Lévesque et quelques autres que j'ai oubliés. Puis, Lesage a fait demander à la police un rapport sur l'affaire Coffin. Étant donné que j'en étais rendu à mon deuxième livre et à une cinquantaine d'articles publiés, la police s'était préparée à sa propre défense», me révélera Jacques Hébert lors d'une entrevue réalisée à l'hiver 2004.

La commission Brossard

La commission royale d'enquête présidée par le juge Roger Brossard s'ouvre le 8 janvier 1964 et prévoit enquêter «sur les agissements des officiers, des agents de police et de toute autre personne ayant participé directement ou indirectement à la préparation et à l'exposé de la preuve qui a servi dans toutes les procédures qui ont abouti à l'exécution de Wilbert Coffin». Le premier ministre Lesage précise que «les investigations pourront s'étendre à tout le terrain dont Jacques Hébert parle dans son livre». Une telle démarche crée évidemment un précédent dans l'histoire judiciaire du Québec.

Dès la première journée, le juge Brossard s'exprime en ces mots: «Les trois quarts de ce qui a été dit aujourd'hui consiste pour le moment en ouï-dire. Je prends pour acquis que des témoins viendront plus tard corroborer ou contredire les affirmations de M. Hébert.» La commission tient 144 séances publiques, entend 214 témoins, produit 436 pièces à conviction et suscite l'ouverture de plus de 60 enquêtes.

Au bout de huit mois d'enquête, le juge Brossard tranche: «L'ensemble de la preuve soumise tend à confirmer et non à contredire le verdict d'un jury qui, il y a dix ans, déclarait Wilbert Coffin coupable de meurtre. Les accusations venimeuses portées par l'écrivain Jacques Hébert contre des personnes en autorité étaient pour la plupart sans fondement.»

Quel souvenir reste-t-il dans la mémoire de Jacques Hébert? «Le procès de Coffin est devenu un procès contre moi. Ceux que j'accusais d'être les assassins de Coffin parce qu'ils ont mal fait leur travail sont devenus les enquêteurs de la commission royale d'enquête. Ça dépassait les bornes!»

Quelques mois après la publication des conclusions de la commission Brossard, une accusation pour diffamation est lancée contre Jacques Hébert, qui sera condamné à un mois de prison et à une amende de 3000 $. Un certain Pierre Trudeau se portera à la défense de Jacques Hébert, qui sera libéré après trois jours de réclusion. L'affaire Coffin s'éteint dans le public, mais non dans la conscience de Jacques Hébert.

Coupable ou non coupable?

L'édition du quotidien Le Soleil du 2 août 2004 révèle que le coroner Lionel Rioux, aujourd'hui âgé de 88 ans, se range du côté des modérés. Il croit que Coffin a été témoin de la mort des chasseurs américains mais qu'il n'a pas pu abattre seul trois hommes bien armés. Lors de sa visite des lieux, qui remonte à plus de 50 ans, Rioux a conclu que les chasseurs américains ont été tués à la suite d'une «chicane de gars chauds» qui s'est mal terminée. «Dans le campement de Lindsay, j'ai vu des traces de grosses batailles [...]», mentionnera-t-il au Soleil.

Selon Rioux, qui en passant n'a jamais été appelé à la barre lors du procès, le principal suspect dans cette affaire est William Baker, un ami proche de Coffin. Fait inusité, Baker est mort 17 jours après l'exécution de Coffin. On diagnostique une crise cardiaque, mais Rioux, absent du pays, n'y croit pas: «Je suis persuadé que cet homme s'est empoisonné, qu'il s'est suicidé parce qu'il ne pouvait vivre avec les remords liés au décès de Coffin.» On a refusé d'exhumer le corps et de pratiquer une autopsie.

Cinquante ans après l'exécution de Coffin, le doute persiste. Quant aux proches de Coffin, ils souligneront les 50 ans de son départ à la petite église de York Center, tout près de Gaspé, où est inhumé le corps du prospecteur.

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