Les caricatures du prophète musulman - Ce n'est pas une question de liberté d'expression

Les sites Internet sont submergés par les commentaires au sujet des caricatures du prophète musulman: ceux qui appuient leur publication (la liberté d'expression) et ceux qui dénoncent (le respect de leur religion). Mais tous réagissent à froid, apparemment sans perspective, et l'arbre de chacun (son intérêt ou ses croyances) cache encore la forêt. Tous les textes des chroniqueurs et des éditorialistes occidentaux (du moins les 200 articles que j'ai pu parcourir sur le sujet depuis dix jours) parlent à peu près essentiellement de la défense de la liberté d'expression.

Or ce qui est très grave dans l'affaire des caricatures, ce qui est véritablement en jeu dans ce «choc des civilisations», est ailleurs. Il s'agit de l'assaut frontal contre la plus grande invention de la modernité (et possiblement l'annonce de la fin de l'ère moderne si l'horrible scénario qui se dessine finit par prendre corps). J'ai nommé l'ironie. «L'humour, l'éclair divin qui découvre le monde dans son ambiguïté morale et l'homme dans sa profonde incompétence à juger les autres: l'ivresse de la relativité des choses humaines; le plaisir étrange issu de la certitude qu'il n'y a pas de certitude. Mais l'humour, pour rappeler Octavio Paz, est "la grande invention de l'esprit moderne". Il n'est pas là depuis toujours, il n'est pas là pour toujours non plus.» (Milan Kundera, Les Testaments trahis, page 47.)

Relativiser

L'ironie (une forme de légèreté qui n'a rien à voir avec la frivolité) est la capacité de relativiser les choses. L'ironie s'oppose à la lourdeur et souvent au sérieux — quand ce sérieux est porteur d'assauts latents contre l'humanité. L'ironie, bref, se dresse contre toute certitude et propose un univers de vérités relatives, circonstancielles, plutôt qu'un univers à la Vérité monolithique, incontournable et forcément offensive. (La plus grande qualité d'un écrivain sera d'ailleurs cette ironie, cette relativité qui permet de saisir l'essence d'un personnage, ses buts et ses aspirations, en même temps que les buts et les aspirations contraires d'un autre personnage.)

Sans cette relativité, dans un monde à Vérité unique, si tu ne crois pas comme moi, tu es contre moi. (On pourrait croire que l'ironie s'oppose ainsi à toute religion, mais il n'en est rien: elle s'oppose à tout dogme.)

Charles-Philippe David a déjà écrit que les guerres du XXIe siècle seraient des guerres de fondamentalismes et de terrorismes (des corps, des esprits). Dans cette logique, il faudra aussi admettre (pour mieux réagir et y remédier pacifiquement) que certaines religions sont par essence fondamentalistes, dogmatiques, ou qu'elles entraînent à l'être: «Et quiconque combat dans le sentier d'Allah, tué ou vainqueur, Nous lui donnerons bientôt une énorme récompense.» (Le Saint Coran, sourate 4 - Les femmes -, verset 74.) En termes métaphoriques, nous sommes loin du «tendre l'autre joue» et nous nous rapprochons dangereusement de l'intervention guerrière perçue comme une solution. [...]

Discuter

Malgré ces différences de vues, malgré les textes (quelle que soit la religion), ces innombrables interprétations doivent se discuter, s'amender, s'expliquer. Entre des êtres humains qui verront dans tout dogmatisme, dans tout fondamentalisme, un danger plus grand que les interprétations des Premières Écritures (Bible, Coran et Talmud de Babylone sont ici sur le même pied). Chose certaine, mettre un genou au sol et permettre l'entrée dans notre vie intime des interdictions et de la lourdeur de l'autre (interdictions et lourdeur auxquelles il a, lui, consenti) est un sentier vers l'échafaud de nos libertés intimes — pas seulement sociales.

Ce qui est en cause aussi, et malheureusement, outre l'ironie perdue peut-être à jamais, c'est assurément ce genou de l'Occident posé au sol devant un intégrisme inhérent à une religion. «Encore aujourd'hui, avoir une pensée pour Rushdie, qui ne dort jamais au même endroit. L'humour n'est pas là pour toujours non plus... L'intégriste ne s'esclaffe jamais. Ou, en tout cas, jamais de cet endroit qu'on appelle l'ironie. L'intégriste ne rit que de ce qui a été décrété drôle.» (Jean Pierre Girard, Le Tremblé du sens, page 71.)

Cette peur du geste, notamment depuis les tours jumelles, cette peur de la parole ou du dessin vient biffer des siècles de lutte pour accéder à la liberté intérieure des êtres. Ce nouveau poids, cette absence de relativité des choses, sont infiniment plus graves qu'un écart momentané à notre liberté d'expression ou que les courbettes de certains journaux qui justifieront leur silence en alléguant ne pas vouloir jeter d'huile sur le feu. Ce recul de la liberté intime (de penser, de questionner, de dire, de rire) pourrait même signer la fin de l'ère moderne, et ce, avec au moins autant de force que l'exploration de l'espace, les manipulations génétiques ou l'avènement de l'informatique.

Notons enfin, avec effroi, que certains (les caricaturistes au premier chef) ont déjà subi des menaces de mort, que des ambassades ont été incendiées, des drapeaux piétinés et brûlés, que des foules de 50 000 ou 100 000 personnes marchent en scandant «Mort à la France!» ou «Mort au Danemark!» en brandissant des pancartes où est écrit: «Exterminons ceux qui insultent notre prophète!»

Notons surtout que la lourdeur, l'incapacité à relativiser l'expérience humaine, continue de faire des victimes, et que tout prétexte sera bon désormais.

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