Lettres: Liberté de parole et sentiment identitaire

Il y a quelques années de cela, dans une exposition à New York, une oeuvre a suscité beaucoup d'émoi.

Il s'agissait d'un crucifix immergé dans de l'urine. Certains considéraient l'oeuvre comme un sacrilège et exigeaient son retrait de l'exposition. D'autres, tout en estimant que cette représentation est de mauvais goût, plaidaient néanmoins en faveur de la liberté d'expression. Et une infime minorité y voyait une réflexion de nature théologique (Dieu n'a-t-il pas créé l'homme à son image? Et comme l'urine est un produit de l'homme, etc.). À la fin, la cause de la liberté de penser a fini par prévaloir et l'incident a pris fin. Dans ce cas tout comme dans celui de l'affaire Rushdie, il n'est question, en effet, que de liberté de parole, qui doit à mon avis l'emporter sur des causes aussi sacrées que le respect dû aux religions.

Toutefois, ce qui s'est récemment passé au Danemark peut-il être versé au même dossier? À en juger par les réactions autant en Occident qu'au Proche-Orient, il semblerait bien que oui. Et cependant, nous aurions tort de conclure dans ce sens.

Revenons au crucifix plongé dans de l'urine. Imaginons que cette oeuvre ait été exposée non pas à New York mais au Caire. Et, bien que ce soit très invraisemblable, imaginons qu'elle ait été conçue par un artiste musulman. Ce dernier pourrait fort bien, lui aussi, effectuer une démarche d'ordre théologique, mais, qu'il le veuille ou non, en choisissant une religion autre que la sienne, il aura introduit dans le débat un élément qui éclipse tous les autres de par sa portée affective: l'identité ethnique. S'en prendre à la religion du voisin, ce n'est pas simplement critiquer Dieu, c'est remettre en cause les valeurs, les pratiques et les espoirs que le voisin a investis dans Dieu, dans sa propre vie et, par conséquent, dans son sentiment identitaire. Dans cette perspective, ce qui peut être perçu comme un argument philosophique de la part de l'artiste new-yorkais sera immanquablement interprété comme une volonté de blesser dans le cas de l'artiste musulman. Et il sera difficile, pour la presse occidentale, de voir les choses autrement. En inversant les rôles, n'est-ce pas ce qui s'est passé avec les caricatures danoises? Que l'auteur de ces dessins ait voulu lancer un message politique ou dénoncer ce qu'il juge comme étant excessif, le résultat est le même: il a insulté une civilisation. D'où cette levée massive de boucliers et la violence dans le ton des manifestants. On peut s'offusquer de cette réaction. Mais si le Danois s'en était pris à un prophète juif à la place de Mahomet, on l'aurait traité, avec raison, d'antisémite et jamais un journal comme France Soir n'aurait osé se servir de ses caricatures pour défendre la liberté d'expression. Pourquoi en est-il autrement avec l'islam?

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