Le projet Rabaska à Lévis fera bientôt l'objet d'audiences publiques - Le Québec dans le collimateur de l'importation de gaz naturel

Roger Lemelin, écrivain, président et éditeur de La Presse, écrivait en mai 1973: «Il s'agit de savoir s'il est sage d'éteindre lentement la lumière dans le coeur des hommes au nom du progrès et des néons. On peut trouver d'autres moyens de prévoir nos besoins d'énergie, on n'en trouverait pas pour ressusciter une âme morte.» Il se prononçait ainsi contre le projet Champigny d'Hydro-Québec, qui voulait créer un barrage et inonder la rivière Jacques-Cartier au nom des besoins énergétiques «incontournables» d'Hydro-Québec face à une «demande en croissance».

M. Lemelin avait pour patron Paul Desmarais, un des hommes les plus influents du Québec. Il paraît que ces mots n'avaient pas particulièrement impressionné les technocrates d'Hydro dans leur tour du centre-ville de Montréal mais que cela avait particulièrement touché la population de Tewkesbury et de Stoneham ainsi que celle du Québec tout entier. [...]

Le parc des Laurentides (et le futur parc de la Jacques-Cartier) fut heureusement préservé et aménagé, contrairement aux plans «touristiques» et cosmétiques que proposait Hydro. C'était la belle époque des grands projets de construction sur la Grande-Allée, du célèbre rapport Vandry-Jobin qui voulait percer le Vieux-Québec et la Haute-Ville d'autoroutes et dont subsiste de nos jours un monument de piliers et d'une bretelle d'autoroute décorative dans la Basse-Ville...

Un panorama à sauver

Aujourd'hui, il s'agit de sauver un arrondissement historique et culturel, «un des plus beaux panoramas en Amérique du Nord», selon l'ex-maire de Lévis, Jean Garon (décembre 2004): les hauteurs de Beaumont face à l'île d'Orléans, classées arrondissement historique et menacées par l'établissement d'un terminal méthanier.

C'est aussi d'un milieu de vie unique et d'un environnement fragile qu'il est question. C'est surtout de gens comme vous et moi, qui ne demandent qu'à vivre en paix dans un milieu sécuritaire et en harmonie avec une nature normale et non simulée ou camouflée esthétiquement. Un environnement résidentiel, agricole et touristique, non pas «industrialo-portuaire», selon les prétentions des promoteurs et du Port de Québec.

Si, comme moi, vous êtes le moindrement sensible à la beauté, vous allez convenir qu'il est absurde de penser à installer une industrie lourde dans un tel paysage. Ce serait comme installer une usine et une jetée avec quai en face du rocher Percé, voire dans un parc naturel.

Oui, bien sûr, ce paysage est déjà traversé par trois lignes de haute tension venant de Manic 5 et franchissant le fleuve un peu à l'est de l'endroit projeté (les volumineuses études faites par Hydro sur les impacts de Rabaska restent d'ailleurs inaccessibles à ce jour). De telles lignes seraient inconcevables aujourd'hui (voir ce que les gens de Deschambault ont exigé et obtenu dans les années 80).

Un autre Suroît, le danger en plus

Rabaska, c'est le Suroît avec la pollution et l'émission de GES qui s'ensuit, plus une autre dimension, tout à fait nouvelle pour un projet énergétique au Québec: le danger lié au transport et à la manipulation du combustible cryogénique à l'échelle industrielle.

Le GNL, c'est du gaz naturel liquéfié à -260 °C, en constante ébullition et qui se répand donc à la vitesse de l'éclair à la moindre fuite. Dans son expansion, il suffit d'une circonstance précise, d'un vent particulier, d'un lieu (fermé) et d'une minime source d'allumage pour enflammer un nuage entier en conflagration. Ce ne sont pas des peurs, ce sont là des études, des livres, des analyses faites à travers le monde.

L'industrie répète qu'il n'est arrivé «aucun accident majeur» depuis 40 ans, mais il y a eu suffisamment d'incidents et d'accidents dits mineurs (si on exclut les catastrophes de Skikda en janvier 2004, Ghislenghien en Belgique en juillet de la même année et l'accident du Nigeria en août 2005) pour qu'on continue à s'interroger.

De plus, les méthaniers ne sont pas des navires comme les autres: ils transportent avec eux leur propre zone d'exclusion qui totalise plusieurs kilomètres devant et derrière, comme quoi le moindre accident pourrait ici prendre des proportions inattendues (et Dieu sait s'il en arrive, des incidents, sur le fleuve Saint-Laurent, surtout dans le secteur visé par le quai de Rabaska et jusqu'à la hauteur des Escoumins).

De tels projets doivent idéalement, selon tous les experts:
- s'établir en zone industrielle, avec toutes les surfaces d'exclusion suffisantes (ce qui n'est pas une garantie en soi, seulement le respect des normes);
- être situés en mer et non sur un fleuve avec un chenal de navigation.

Les opposants au projet traduisent donc un sentiment légitime d'une vaste partie des populations touchées. Elles veulent protéger leur environnement et leur sécurité.

De plus, les promesses du promoteur de se retirer à la suite du référendum tenu à Beaumont en décembre 2004 n'ont pas été tenues. Cette même municipalité se prévaut d'un règlement qui interdit l'entreposage de matières dangereuses à moins d'un kilomètre de ses limites (site nouveau du projet à Lévis). Résultat: le promoteur conteste le règlement en cour. Or il vient de déposer 3000 pages de promesses dans son étude d'impacts environnementaux...

Des projets de grandeur

Revenons à la petite histoire. En 1978, le projet d'expansion du port de Québec donna lieu à une autre démonstration de grandeur technocratique: une jetée dans la baie de Beauport en direction de l'île d'Orléans (pour éviter de toucher aux battures... ) allait porter des installations pétrochimiques, des grues, des entrepôts, de gigantesques quais, des réservoirs de pétrole, bref, tout ce qu'il faut pour une ville nord-américaine qui «crée de la richesse» et qui se respecte.

La construction de l'autoroute Dufferin-Montmorency sur les battures de Beauport avait déjà commencé dans le cadre de ces établissements avant même le début des études de faisabilité.

Puis, en 1979, ce fut le projet de Trans-Canada Pipelines en vue d'établir un terminal de liquéfaction de GNL à la pointe de La Martinière, un autre site unique dans la grande région de Québec. Projet nébuleux s'il en fut: il s'agissait de recevoir du gaz par pipeline, de le liquéfier et de l'expédier par barges (concept extrêmement risqué, pas du tout adapté aux conditions québécoises, comme l'ont découvert les promoteurs durant les audiences du BAPE... ). La destination: Sept-Îles, pour en faire quoi... On ne l'a jamais su au juste.

Allez donc plutôt faire une promenade sur ce site magnifique, qui joint la forêt et le fleuve-mer, pour en apprécier les vertus pour notre santé physique et mentale (car penser à établir un site industriel à cet endroit relève d'une sorte de folie de l'esprit!).

Imaginez si le projet Rabaska s'installait dans les belles montagnes de Lac-Beauport: quelle levée de boucliers n'y aurait-il pas (et, mille fois, avec raison)? «Couper un paysage qui a mis des siècles à se profiler, c'est une grande décision. Effacer d'un trait le monumental et l'essentiel, c'est une grande affaire», écrit Serge Bouchard (Les corneilles ne sont pas les épouses des corbeaux, Boréal, 2005).

«Nous enlaidissons à la mesure d'un enrichissement dont on ne voit aucune retombée.» Comprenez que je parle ici des talus et des plantations artificielles qui cacheraient l'usine Rabaska (et les industries connexes?) et surtout des gigantesques navires blindés de 160 000 mètres cubes de GNL qui sillonneraient notre fleuve avec leur zone de sécurité protégée.

Pas de justification

Si on suit les affirmations de Gaz Métro ces derniers temps, on commence à voir qu'il n'y a pas grandes justifications à la promotion d'un projet comme Rabaska, sinon le profit et le rendement du promoteur ou la compétitivité des grandes entreprises papetières et minières ainsi que des alumineries qui consomment la majorité des ressources énergétiques au Québec.

Nous n'avons aucune raison de «nous mettre au diapason du reste du monde» (dixit en 2004 Robert Tessier, président de Gaz Métro): ce reste du monde, avec le constat de George Bush lui-même, s'aperçoit peu à peu qu'il fait fausse route, qu'il s'accroche à une forme d'énergie qui va lui être fatale dans 30, 40 ou 60 ans, bien après que les énergies nouvelles seront largement opérationnelles et profitables d'un point de vue économique. Ce reste du monde découvre actuellement le rendement des énergies durables, décentralisées et en harmonie avec le milieu naturel et humain.

En outre, ce marché du chauffage domestique que Gaz Métro rêve de ravir à Hydro-Québec s'inscrit tout à fait à contre-courant de la vraie tendance américaine. Les États-Unis veulent se libérer de la génération d'électricité par des usines de génération au gaz naturel. Peter Huber, journaliste des revues économiques bien connu là-bas et membre du Manhattan Institute, soutenait qu'«un milliard de barils de pétrole par année servant au chauffage industriel, commercial et résidentiel pourraient être remplacés par l'électricité», une électricité écologique bien entendu, dans un «marché énergétique véritablement intégré» («Crude Awakening», Wall Street Journal, 3 février 2006).

On se souvient des prétentions d'Hydro dans le projet du Suroît (ce projet lui était absolument nécessaire). Aujourd'hui, la société d'État annonce qu'elle s'apprête à exporter 7 % de sa production dans le cadre d'un accord qu'elle a signé avec les États-Unis en se soumettant aux règles de la FERC américaine, l'agence qui procède au choix des sites de terminaux de GNL dans ce pays.

Je termine par une autre belle citation, celle de Michel Jurdant, écologiste et aménagiste bien connu de Québec, membre des Amis de la Terre: devant la Commission fédérale d'évaluation environnementale chargée d'étudier le fameux projet d'extension du port (du même type auquel on fait face de nos jours avec Rabaska), M. Jurdant dénonçait une croissance indifférenciée qui rompait les équilibres dynamiques entre milieu et activité humaine.

«La réponse classique et sans imagination de notre société est toujours axée sur l'accroissement sans cesse plus accéléré du développement économique, technologique et industriel. Ce "productivisme" est basé sur la conviction profonde que le bonheur de l'homme n'est lié qu'à la possession de biens matériels, au profit, à l'argent.» Il soulignait avec justesse et grande sagesse l'insuffisance des études d'impacts, qui fragmentent les problèmes, qui donnent l'illusion de l'objectivité, qui «endorment l'homme de la rue qui se dit: "c'est tellement technique et scientifique que ça ne peut qu'être bon"; comment pourrait-il seulement en douter? Comment pourrait-il seulement questionner? [...] Plus ce sera complexe, moins les citoyens seront tentés de s'impliquer. Notre société est devenue si complexe que même pour une question de gros bon sens comme celle de notre qualité de vie, on nous met dans une situation où nous devons faire appel à des universitaires et à des spécialistes. Les rapports de cette élite intellectuelle et scientifique seront par la suite "expliqués" aux citoyens.»

Une véritable analyse, soutenait M. Jurdant, «devrait comporter d'ailleurs autant, sinon plus, de considération [sic] d'ordre éthique et philosophique que d'ordre technique et scientifique». Il prônait une forme d'évaluation subjective par les populations touchées. [...] Il se faisait l'avocat d'une «étude d'impacts écologiques sur l'homme». Toute la différence entre un plan d'affaires et une planification de développement économique durable et réfléchi.

Mais bon, voilà, c'étaient les années 70, grano, fofolles... Bien entendu, nous sommes désormais engagés dans la mondialisation financière et devons abandonner ces questionnements. Jusqu'à ce que, peut-être, un de ces jours, on en arrive à une pénurie de pétrole, même un simple ralentissement...

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