Les caricatures du prophète Mahomet - Une insulte, du mépris, de l'ignorance et un manque de jugement

Je suis journaliste. J'ai toujours défendu bec et ongles la liberté d'expression dans l'exercice de mes fonctions. J'ai voyagé au Maghreb et dans certains pays d'Amérique latine pendant les années 70, lorsque la liberté de la presse y était toute relative. Je constate encore aujourd'hui que je ne pourrais pas exercer ma profession comme je le fais actuellement dans une grande partie des pays musulmans. Mais je crois posséder suffisamment de jugement pour constater que la publication par divers médias des caricatures du prophète Mahomet n'a pas grand-chose à voir avec la liberté d'expression.

Sous couvert de cette même liberté d'expression, comme l'a maintes fois exprimé la radio-poubelle de CHOI-FM à Québec, ce sont plutôt l'ignorance des valeurs de la civilisation musulmane, l'insulte, la provocation et surtout le manque de jugement qui se sont exprimés chez une grande partie de mes confrères européens plongés dans une forme d'islamophobie à la mode. Je dois ici saluer le jugement qu'ont eu les dirigeants de l'information des quotidiens québécois et canadiens en ne jetant pas indûment de l'huile sur le feu.

Cette spirale médiatique européenne n'aura finalement servi qu'à alimenter les blessures et les frustrations que subissent depuis trop longtemps les populations musulmanes de par le monde, tantôt par l'oppression des gouvernements laïques appuyés en sourdine et financés par nos gouvernements occidentaux hier et aujourd'hui, tantôt par l'absence de droits dans les théocraties en Iran, dans les pays du Golfe persique ou demain en Palestine, tantôt par les occupations étrangères du sol musulman, tantôt par les images de soldats états-uniens torturant des civils dans les geôles irakiennes ou brûlant des exemplaires du Coran.

Maintenant, nos «bons» journalistes et chroniqueurs québécois, voire les espèces de guignols réactionnaires de droite qui sévissent dans nos médias électroniques sous couvert d'être des animateurs réfléchis, se surprennent des réactions de la communauté musulmane. Ambassades attaquées, drapeaux brûlés, campagnes de boycottage, etc. Après avoir méprisé et blessé, s'attendaient-ils à ce qu'on les invite à souper?

Oui, ces débordements sont encouragés en sourdine par les dictatures arabes en manque de légitimité; oui, certains fondamentalistes en profiteront pour recruter davantage de futur «shaïds»; mais au-delà de ces réalités, quels sont les états d'âme des musulmans modérés dans leurs chaumières? Laissez-moi vous dire qu'ils sont profondément blessés dans leur coeur parce que, dans l'islam, le Prophète occupe autant de place que votre conjoint, vos parents et vos enfants en occupent dans le vôtre. Ils sont profondément blessés parce qu'on a attaqué leur mode de vie, parce qu'en se moquant du Prophète en le caricaturant ainsi avec une bombe sur la tête, on laisse circuler l'idée selon laquelle tous les musulmans sont des terroristes.

La diaspora musulmane avait-elle vraiment besoin de cela en ce moment, elle qui continue à être victime de profilage racial, de mesures de sécurité excessives dans nos aéroports ou de surveillance dans ses moindres déplacements qui pourraient susciter de simples soupçons chez nos policiers en quête de proies faciles à exposer? Quel sera la prochaine dérive des médias européens? Salueront-ils de futurs bombardements des mosquées en Iran ou en Irak? Quels seront les prochains raccourcis de nos réfléchis chroniqueurs et animateurs islamophobes québécois? Déjà que les amalgames entre l'islam et le terrorisme ont pris beaucoup d'ampleur depuis les tristes attentats de septembre 2001, voilà qu'on mélange les islams et l'islamisme, cette dernière vague étant plutôt devenue, avec le temps, la «maladie infantile de l'islam», comme le communisme a été celle du socialisme, ou le néolibéralisme, celle du capitalisme. Comment peut-on en arriver également à ne parler que d'un seul islam? Tenter d'analyser l'islam au singulier, c'est nier ses identités, ses rites différents selon l'espace et le temps. L'islam dans le nord du Nigeria diffère de celui du Maroc. La place accordée aux femmes dans la société tunisienne n'est pas la même qu'en Arabie Saoudite. Des femmes ont été élues hier et aujourd'hui à la tête de pays comme l'Indonésie, la Malaisie, le Bangladesh et le Pakistan. (On attend encore celles qui seront élues au Canada, aux États-Unis, en France ou en Italie.) Mais ce n'est pas encore le cas dans les pays arabo-musulmans.

Bien sûr que les islams doivent en arriver à certaines réformes importantes: réinterprétation des textes coraniques, figés depuis 600 ans; réévaluation du statut des femmes, encore victimes à certains endroits de mariages forcés, de rejet des mères célibataires ou d'assassinats perpétrés au nom de l'honneur (sans que ceux-ci soient généralisés); fin de l'instrumentalisation de la religion à des fins de vengeance. Mais ces réformes devront venir d'abord de l'intérieur, et elles ont déjà commencé, au Maroc, en Tunisie, au Liban, en Iran, au Pakistan, etc., et non pas de l'extérieur, avec les personnes qui en ont profité au cours des derniers jours, dans nos médias écrits et électroniques, pour livrer leurs conseils «éclairés» selon lesquels il serait temps que l'islam entre dans la modernité. Mais de quelle modernité parle-t-on, au juste?

La modernité, c'est comme la télé: tout dépend de ce qu'on met dedans. Veut-on parler de la modernité occidentale qui stationne les personnes âgées dans des résidences, isolées et laissées dans leurs couches d'excréments jusqu'aux coudes? Des jeunes adolescentes, le chandail coupé trois pouces sous les seins et qui tombent enceintes à 15 ans? Des taux de suicide records chez nos jeunes adultes? De la consommation d'alcool à outrance, qui cause divorces et peine chez nos enfants? À moins que la modernité qu'on propose à l'islam ne soit celle des valeurs d'individualisme, du fric, des personnages de Loft Story ou des clubs échangistes?

À ce titre, les sociétés occidentales, qui, pour la majorité, semblent être passées de la barbarie à la décadence en sautant l'étape de la civilisation, auraient beaucoup à apprendre de certaines traditions du monde musulman. Moderniser l'islam, j'en suis, mais comme me l'affirmait ma conjointe marocaine ces derniers jours, islamiser la modernité sur certains principes ne ferait assurément pas de tort à l'Occident.

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