Discorde dans la «tente républicaine» - L'union difficile du mouvement conservateur

L'administration Bush voit depuis peu éclore au sein du mouvement conservateur des guerres intestines qu'elle avait jusqu'ici réussi à contenir. Les divers groupes qui composent ce mouvement voient en effet s'amplifier leurs désaccords à propos de plusieurs sujets politiques de l'heure. Écartelée entre les différents groupes, par ailleurs nécessaires à son succès et à celui du Parti républicain, l'administration Bush se voit contrainte de calmer les tensions qui règnent entre eux. C'est notamment dans cette optique qu'elle a depuis quelque temps recours à plus de pragmatisme et à plus de prudence dans ses décisions. Par contre, ceci n'est pas sans entretenir l'insatisfaction de plusieurs conservateurs, qui jugent finalement mi-figue, mi-raisin les décisions prises à la Maison-Blanche. Ceci est d'ailleurs manifeste en ce qui concerne la politique à l'endroit de l'Irak et la politique fiscale. Et, comme pour venir compliquer davantage la tâche de cette administration, le Parti républicain voit depuis peu s'abattre sur lui une série de scandales qui minent son leadership.

La politique américaine à l'endroit de l'Irak incarne bien cette nouvelle dynamique. À une extrémité, les conservateurs dits libertariens, traditionnels et isolationnistes, de plus en plus visibles et impatients au sujet de cette question, souhaitent que les troupes américaines soient rapatriées manu militari, estimant qu'il est soit vain, soit sans pertinence pour les Américains de gérer le sort de l'Irak. À l'autre extrémité, les néoconservateurs, jadis centraux dans la formulation de la politique étrangère post-11 septembre, ainsi que la droite religieuse continuent leurs pressions pour un engagement américain encore plus ferme envers la reconstruction du pays et la démocratisation du Moyen-Orient.

L'administration Bush a cependant préféré une approche pragmatique qui constitue une voie mitoyenne entre ces deux extrêmes: concentrer les efforts sur l'Irak et n'en retirer les troupes qu'une fois le pays stabilisé et les forces locales rendues autonomes. Dans les faits, cela signifie que les troupes américaines, aujourd'hui réduites à 136 000 après un sommet momentané de 160 000 lors des élections irakiennes, devraient continuer leur retrait progressif pour atteindre, dans les meilleurs scénarios, le chiffre de 100 000 au terme de l'année.

Une politique fiscale tendue entre deux extrêmes

Les tensions n'épargnent pas non plus la politique intérieure. Sur les questions fiscales notamment, l'administration Bush se retrouve plus que jamais écartelée entre la hausse des dépenses gouvernementales et l'allégement du fardeau fiscal pour les individus et les entreprises. La guerre en Irak, défendue surtout par les néoconservateurs et la droite religieuse et dont les coûts directs et indirects se compteront par centaines de milliards de dollars, de même que la croissance du département de l'Éducation et la bonification du programme Medicare exercent une pression budgétaire accrue sur le gouvernement fédéral. Les dépenses gouvernementales ont en effet grimpé de 33 % entre 2000 et 2004, une hausse inégalée en 30 ans.

Parallèlement, les baisses d'impôt, essentiellement promues par les libertariens et les conservateurs du monde des affaires, ont amputé les revenus de ce même gouvernement. Par conséquent, le fossé s'accroît entre dépenses et revenus, faisant ainsi gonfler le déficit budgétaire, ce qui fait craindre le pire à ces mêmes conservateurs fiscaux: en croissance depuis 2002, le déficit a atteint les 425 milliards en 2005. Ainsi, en tentant de répondre aux désirs de chacun, l'administration Bush connaît aujourd'hui l'ironie de voir ces groupes conservateurs se retourner contre elle.

Les scandales qui rongent l'élite républicaine

Ces tensions sont également couronnées d'une perte de crédibilité au sein même de l'élite républicaine, dont le mandat est d'unir le mouvement et de le conserver à l'intérieur du parti. L'opprobre a en effet récemment jailli sur certains des républicains les plus influents. Les deux républicains les plus puissants du Congrès, Bill Frist (leader de la majorité au Sénat) et Tom DeLay (ex-leader de la majorité à la Chambre des représentants), sont respectivement soupçonné d'avoir commis un délit d'initié et accusé d'être en conflit d'intérêts sur des questions de campagnes de financement partisanes. À la Maison-Blanche, le néoconservateur I. Lewis Libby (chef de cabinet de la vice-présidence et conseiller spécial du président) a été accusé de parjure et d'obstruction à la justice dans l'affaire Valerie Plame. Et dans cette même affaire, le doute continue de planer sur Karl Rove, le grand stratège des républicains, celui qui s'évertue à traduire en votes républicains les diverses opinions conservatrices qu'on retrouve dans les différentes factions du mouvement.

À la lumière de ces faits, il serait pourtant risqué de prédire l'effondrement du mouvement conservateur et du Parti républicain. Après tout, ceux-ci ont déjà traversé sans périr des moments difficiles fort similaires à ceux qu'ils connaissent aujourd'hui, notamment lors du second mandat de Ronald Reagan. À cette époque, l'administration avait été secouée par un grave scandale politique (l'affaire Iran-Contra) et subi les contrecoups d'une recrudescence des conflits au sein du mouvement conservateur. À l'instar de l'administration actuelle, elle avait alors été forcée d'être plus pragmatique dans la prise de décisions. Et tout ceci n'a pourtant pas empêché les républicains de porter le candidat George H. Bush à la victoire en 1988. Ainsi, malgré les difficultés rencontrées, l'administration Bush et les républicains, de même que le mouvement conservateur dans son ensemble, peuvent toujours trouver dans leur histoire de quoi nourrir leur optimisme.

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