SAQ, Norbourg, commandites, Gaspésia...

La semaine dernière, l'incident SAQ a défrayé toutes les manchettes, couvert à souhait par les médias avec les assaisonnements politiques habituels, les insinuations malveillantes et les «croyez-vous le président?» sur les tribunes téléphoniques. En soi, l'incident allégué n'est pas sans gravité, mais son impact économique et financier est minuscule par rapport à la faillite de Norbourg ou à l'immense gouffre du projet Gaspésia. L'aventure de Vincent Lacroix fera perdre beaucoup d'argent à de petits investisseurs. Dans le cas de la Gaspésia, plus de 300 millions de dollars ont été perdus.

Pourquoi la direction de la SAQ a-t-elle été mise à ce point au pilori alors que les premiers responsables de la supervision financière ou encore notre ancien premier ministre Bernard Landry, responsable de l'opération Gaspésia dans les divers organismes du gouvernement, ont réussi à échapper à tout soupçon? Il est difficile de comprendre et d'admettre l'acharnement puéril à l'endroit de la SAQ de la part de ceux qui prétendent être des éveilleurs de consciences et leur quasi-silence dans les autres dossiers.

Dans le cas de l'affaire Norbourg, il y a un organisme chargé de protéger les investisseurs qui s'appelle l'Autorité des marchés financiers, titre un peu pompeux, héritage sûrement du même dictionnaire qui nous a envoyé un ministre de l'Économie! Que des gens fassent des fraudes, c'est inexcusable. Mais comme l'État n'a pas encore trouvé le moyen d'assurer la vertu, il se dote de surveillants; or, si la vertu flanche, il est fort légitime de se demander où le surveillant avait la tête. Les articles que j'ai lus et les tribunes téléphoniques entendues ont à peine esquissé cette question. Pour fins de référence, l'Autorité des marchés financiers est dirigée par l'ancien haut fonctionnaire de Bernard Landry, qui, comme d'autres avant lui, devient une sorte de protégé et d'intouchable dans les changements de gouvernement. Et ce monsieur, semble-t-il, se décharge de ses obligations en travaillant dans la ville de Québec. Si tel est le cas, il n'est pas surprenant qu'il n'ait pas senti la fumée Norbourg à Montréal avant que le feu ne prenne. Une des qualités du surveillant est son pouvoir d'intervention ou d'inspection; dans le cas de Norbourg, plusieurs avaient pressenti et chuchoté les irrégularités. Où était alors M. St-Gelais? Et, encore plus, où sont aujourd'hui nos éveilleurs?

La Gaspésia n'est pas une mince affaire! Imaginez 300 millions de dollars. On se gargarise de déboires de quelques entreprises américaines pour évidemment vouloir illustrer les failles de leur système. Mais les Américains sont 40 fois plus nombreux que nous, ce qui transpose la Gaspésia en une tache de 12 milliards. Autrement dit, en équivalent par habitant, une perte de 300 millions au Québec est un fardeau aussi lourd à supporter que 12 milliards pour les Américains. On sait tous que M. Landry a commandé, dirigé et ordonné l'opération. Pourquoi ce blanchiment? En un sens, le dégât de M. Landry est pire que le scandale des commandites. L'intention malveillante n'y était pas, mais le résultat pour le contribuable est pire. Et pourtant, la Gaspésia avait eu elle aussi son Gomery; le juge Lesage avait soumis un rapport incriminant en offrant des stimulants assez puissants à plus d'un journaliste.

D'où la question suivante: comment se fait-il que des bourdes monumentales réussissent à rester confinées dans des sous-marins alors que des peccadilles prennent une proportion incommensurable par rapport à leur véritable impact? Comme économiste, j'ai toujours déploré la pauvreté de notre presse. Et les événements que je viens de mettre en contraste devraient suffire à en convaincre plus d'un.

J'offre trois réflexions qui ont probablement chacune une part de vérité. Lors d'une rencontre récente avec mon ancien professeur et collègue Jacques Parizeau, il m'a rappelé une de ses lois: les petites gens s'occupent des petites choses. Le caractère truculent et épisodique de l'incident SAQ ou du scandale des commandites soutient cette thèse. Ce n'est pas forçant et on peut dire n'importe quoi. Les journalistes peuvent s'en donner à coeur joie et avoir l'air intelligents en suscitant des réactions épidermiques.

La deuxième piste émerge du principe de sélection; nos journalistes généralistes sont rivés à la chose politique et leur formation en économie, voire leur intérêt pour la chose économique, est souvent très pauvre. Or les dirigeants de nos médias ont promu ces têtes moralisatrices qui en sont maintenant réduites à une sorte de jaunisme que me fait penser à notre bon vieux Allô-Police. Insinuations malveillantes, propos truculents, supputations et démagogie sont probablement les recettes d'une presse qui vend.

La troisième réflexion est plus délicate mais convient à plusieurs qui la déplorent depuis longtemps. Dans l'ensemble, notre presse est davantage à gauche, socialiste et interventionniste; les affinités personnelles penchent plus d'un côté que de l'autre. C'est pour cela que dans le dossier de la SAQ, on a soulevé maintes fois les liens politiques. Et c'est aussi pour cela qu'on couvre les erreurs, l'incompétence et les inepties de notre ancien ministre de l'Économie et celles de son ancien valet qui laissera de petites gens meurtries à jamais financièrement. Comme le veut la parabole, la poutre dans notre oeil disparaît devant la paille dans l'oeil du voisin. On a eu du sang à la SAQ; les inepties du précédent gouvernement ont fait saigner le Québec en entier. Déplorable, indeed!

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