Retrouver sa langue - «Gouverneur général»: l'attrait de la sujétion

Quiconque se dit «de langue française» ou simplement connaît bien cette langue sait que l'expression «gouverneur général» (au masculin comme au féminin) évoque la sujétion, la dépendance. Seuls une colonie ou un territoire ne jouissant que d'une souveraineté limitée ont à leur tête un gouverneur général, chargé d'y représenter la puissance tutrice ou la métropole. Cette désignation, parfaitement ridicule dans le cas du Canada, est sans doute l'une des illustrations les plus éloquentes de la méconnaissance (pour ne pas dire de l'ignorance) du français à Ottawa, dans le haut appareil fédéral.

Ainsi, entre moult exemples, l'appellation «honorable» pour les ministres, parfaitement étrangère au génie de la langue française, objet d'étonnement parmi les autres francophones. Je me rappelle, lors de réunions de la francophonie internationale, dans les premières années (on devait finir par s'y résigner), certains délégués ou journalistes de divers pays me demandaient: «Pourquoi faut-il, chez vous, insister sur le caractère "honorable" des ministres? Cela ne va-t-il pas de soi?» J'invitai, en vain, à quelques reprises, le protocole fédéral à abandonner cette pratique purement britannique dans les rencontres des instances francophones. Les hauts fonctionnaires et tout l'appareil fédéral sont à ce point inféodés à la tradition britannique qu'ils ne peuvent rien concevoir d'autre.

De même, la ridicule formule de «l'opposition officielle», comme si les autres partis d'opposition n'étaient qu'officieux, tolérés. En français, on dira simplement: le premier parti ou le principal parti d'opposition.

Et comment ne pas évoquer le fameux «discours du trône», bel exemple à la fois d'anglicisme et de servilité. Heureusement, à l'Assemblée nationale, on dit désormais correctement: déclaration de politique générale, par laquelle le gouvernement annonce ses projets d'ordre législatif et aussi, parfois, fait un certain nombre de commentaires sur la conjoncture nationale et internationale.

J'allais oublier le délicieux «sous-ministre», calque de deputy minister, où l'on confond allègrement l'ordre administratif et l'ordre politique. On doit dire plutôt: le secrétaire général du ministère, qui est assisté de directeurs généraux, chacun de ces derniers ayant sous ses ordres un ou des directeurs.

Enfin, l'actualité nous invite à dénoncer la fameuse «balance du pouvoir» (balance of power), qui se dit en français: être en position d'arbitre ou détenir un pouvoir d'arbitrage.

Une méconnaissance qui grandit

Au-delà de cet appareil et de ces traditions britanniques, c'est la méconnaissance grandissante du français par les nôtres qu'il faut hélas encore une fois dénoncer. Il y a en effet une aggravation constante de la situation: loin de jouer le rôle de facteurs de redressement que l'on attendrait d'eux, l'école — au sens large — et surtout les médias oeuvrent dans le sens contraire.

Quelques exemples élémentaires de cette action pernicieuse, parmi les fautes les plus courantes: «tablette», qui désigne en français une petite table amovible ou un bloc pour écrire, utilisé constamment au sens d'«étagère» (terme qu'on ignore apparemment); «forcer», au lieu d'«obliger», «entraîner», «imposer», etc., alors qu'en français on «force» une porte, une clôture, une barricade.

On constate encore l'ignorance de la différence entre la langue correcte et la langue familière, y compris dans les médias écrits (ainsi: «en prendre pour son rhume», dans un titre d'un grand quotidien). Il y a lieu de reconnaître cependant que la presse écrite, les grands quotidiens notamment, reste dans l'ensemble moins gravement atteinte que les médias électroniques, même si l'on y observe aussi un recul sensible d'une année à l'autre.

Mais c'est surtout Radio-Canada, dans ses diverses variantes radiophonique et télévisuelle qui, au cours des dernières décennies, a véritablement régressé. Jadis, la langue qu'on y parlait était une référence: ce n'est plus le cas. Reconnaissons que la programmation est dans l'ensemble heureuse et variée, avec plusieurs émissions de très bonne classe. La majorité des présentateurs et animateurs parlent une langue correcte, parfois excellente. Ce sont certains correspondants et apparemment certains rédacteurs qui abaissent, parfois sensiblement le niveau d'ensemble.

Relevons aussi l'impuissance de certains animateurs à se renouveler: on nous sert toujours la même formule chaque jour, du genre «on s'en va à...» — le «nous» n'existe plus — et le fameux «au retour», aussi ridicule qu'incorrect. On reste sidéré devant certaines perles qui justifieraient la constitution d'un florilège. Ainsi: «accusé d'avoir menti sur quand il aurait posé ce geste», «on ne peut dire comment salée sera la facture»...

Pour en revenir à notre triste et fautif «gouverneur général», il importe de rappeler que le Canada est une monarchie de type parlementaire, que le chef d'État est la reine ou le roi, selon les époques, qui pour cause de force majeure est représenté dans son bon royaume canadien (comme dans ses autres royaumes) par une personnalité qui a rang et qualité de vice-reine ou vice-roi, selon les époques («la petite reine noire du Canada», comme écrivait joliment Le Figaro).

Mais comme le gouvernement fédéral a bien d'autres préoccupations que le respect du français et que la fonction publique fédérale n'y est guère sensible, il y a fort à parier que les choses vont rester en l'état et que le salut du français attendra, comme le salut du peuple québécois lui-même, l'accession du Québec à la souveraineté.

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