Haïti, la république des morts-vivants

Demain, le 7 février 2006, marquera le vingtième anniversaire de la fin de la dictature des Duvalier en Haïti. Ce jour-là, les Haïtiens iront aux urnes pour tenter, encore une fois, de renouer avec la démocratie.

Haïti, c'est la république des morts-vivants.» Voilà ce que m'a dit à mon arrivée un missionnaire avec qui j'allais passer l'année la plus déterminante de ma vie. 1985. J'avais 19 ans.

J'ai d'abord cru qu'il faisait allusion au vaudou. Aux zombis. Aux revenants. Et c'était sans doute cela en partie; mais j'ai vite deviné que la portée de ce mot sinistre, «morts-vivants», allait bien au-delà de la mystique ou de la sorcellerie. Les morts-vivants, en fait, c'était le peuple lui-même, tous les Haïtiens pauvres, ceux pour qui la vie consiste à rester en vie. Et la mort, à chercher un reste de dignité.

Professeur bénévole, je me suis installé dans un village côtier où j'ai vécu parmi eux. En trois mois, je parlais créole. Et au cinquième mois, je prenais part avec mes élèves à la révolution anti-duvaliériste. Une vieille imprimante manuelle. Des stencils. Des tracts distribués clandestinement. À bas Duvalier.

***

J'ai connu en Haïti les âmes les plus nobles et les plus ignobles. J'ai vu l'horreur, le sang, les cadavres calcinés... et je n'étais même pas à Port-au-Prince: j'étais dans un village aussi candide que celui des Gaulois de Goscinny. Un village où il fait bon vivre, la mer, la montagne, les arbres, l'abondance — eh oui, il y a de l'abondance en Haïti.

Vingt ans plus tard, je dois tout aux Haïtiens. Il m'a fallu vingt ans pour sortir d'Haïti et en faire un roman. Car je devais expliquer Haïti, mon Haïti. Mais comment expliquer qu'un peuple de morts-vivants est un magnifique éveilleur de conscience?

J'ai cherché mille explications historiques, politiques, sociologiques, raciales même.

Oui l'esclavage. Oui la déroute de Napoléon. Oui la première république noire du monde. Oui la trahison des mulâtres, qui ont choisi leurs pères blancs contre leurs mères noires. Oui l'occupation américaine. Oui les dictatures, l'anarchie, l'exode des élites, l'oncle Sam qui en fait toujours sa poubelle... «Des traumatisés de l'histoire», dirait le poète Frankétienne. Oui, tout cela. Mais plus encore. Mais pire encore: il y a cette impression tenace et malodorante que les puissants de ce monde continuent à jouer avec le peuple haïtien comme des savants fous avec leurs rats de laboratoire.

Pendant la Seconde Guerre, des chirurgiens nazis martyrisaient des Juifs pour raffiner leur terreur et l'étendre partout. Or vingt ans après la chute de Duvalier, vingt ans après être revenu de ce pays dont on ne revient jamais totalement, j'ai toujours la monstrueuse impression que les puissants y testent, insensiblement, les limites de la résistance humaine.

Dût-il en coûter des milliards et prendre des décennies, l'humanité a un devoir de réparation envers les Haïtiens.

Car ce sont nos frères qui agonisent là-bas.

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