Retrouver sa langue

Incorrecte, fautive et réductrice dans l'usage que l'on en fait couramment chez nous, l'expression de «province» constitue l'une des plus éloquentes illustrations de la perversion de notre langue où de nombreux termes ont été jadis (et sont souvent encore, aujourd'hui) traduits littéralement de l'anglais, sans que l'on ait pris garde à la différence de signification de nombreux vocables d'une langue à l'autre, voire sans que l'on ait supposé qu'il pût exister une différence.

Premier de deux textes

Il est urgent par souci élémentaire de la qualité de la langue et par respect de soi-même d'en finir avec cette forme d'indécence à la fois éthique et linguistique.

Il incombe d'abord aux médias, mais aussi aux pouvoirs publics et à l'administration, après avoir si longtemps cautionné et diffusé ce terme fautif de «province», d'y substituer le terme juste d'État. Les «provinces» canadiennes sont en effet des États, certes incomplets, infirmes mais des États incontestablement, avec leurs pouvoirs propres, leurs sphères d'intervention, leurs droits d'imposition directe, des États réunis dans une fédération, et non pas dans une «Confédération», autre manifestation de l'inculture politique et de la carence linguistique des «pères» canadiens-français qui ont contribué à la naissance de ce malheureux régime. Ils étaient à leur insu profondément anglicisés et pratiquaient la traduction littérale, recherchant constamment le terme français le plus voisin de l'anglais.

De surcroît, leur attachement à la Couronne les éloignait de tout ce qui aurait pu sembler remettre en cause ce lien. Leur crainte était telle de paraître imiter les États-Unis (affreux républicains) que le terme d'État était exclu. Voilà où peut conduire la servilité.

Une autre signification

En français, le terme de «province» a une signification essentiellement géographique, historique et socio-culturelle. Il ne fait nullement référence à une réalité juridique et politique, n'évoque d'aucune manière un État.

Les nôtres ne se rendent pas compte à quel point l'emploi permanent de ce terme est néfaste et dégradant ni combien il contribue à freiner, sinon à interdire, l'affirmation du Québec sur la scène internationale. J'ai pu le constater personnellement, lors de la création et dans les premières années d'activité de l'Agence de coopération culturelle et technique, première expression politique de la Francophonie. Les pays du Sud, notamment, qui souvent découvraient l'existence du Québec, se demandaient comment une «province» pouvait avoir des prétentions d'ordre international. Il fallut expliquer la nature de la fédération canadienne, souligner que ses composantes étaient en fait, dans une certaine mesure, des États autonomes et pouvaient dès lors prétendre, avec l'accord du Canada naturellement, à exercer une certaine activité internationale.

Pays anglophone, non pas «bilingue»

Cette perversion de la langue appelle une constatation fondamentale: il n'y a pas, il n'y a jamais eu de bilinguisme dans ce pays. Le Canada n'est pas un pays bilingue mais un pays de langue anglaise où on pratique la traduction en français ou, plutôt en un certain français, traduction conçue comme une réplique de l'anglais.

Il faut cesser de mentir et de se mentir. Le Canada est un pays de langue anglaise, où tout est d'abord conçu, pensé, incarné ou réalisé en anglais ou, plus largement, à l'anglo-saxonne, après quoi on traduit en français mais de façon littérale, en collant le plus possible à l'original anglais. En somme, nous vivons cette situation étrange: parler anglais avec des mots — apparemment — français. Dans ce que l'on peut qualifier de «français fédéral», la règle est simple, absolue, brutale: être fidèle à l'original anglais.

Il découle de là que les Canadiens français ont toujours été et sont encore malgré eux, dans une grande mesure, un peuple de traducteurs et que leur propre langue est en quelque sorte colonisée par l'anglais. D'où, les innombrables anglicismes de syntaxe, de tournures, de vocabulaire, particulièrement dans ce qui vient des institutions fédérales, mais aussi, dans une certaine mesure, dans ce qui provient des institutions québécoises. La présence massive du vocable «province» est assurément la manifestation la plus tristement éloquente de cette colonisation, de cet assujettissement (comme d'ailleurs, sur un autre plan, le «gouverneur général»: nous y reviendrons).

Est-ce par ignorance ou par outrecuidance que tant de nos compatriotes, politiques et journalistes au premier plan, parlent encore sans rire d'un «pays bilingue»? Ou simplement sous l'effet d'une mauvaise habitude ou encore par suite d'une mauvaise plaisanterie...? [...]

Le drapeau

Ajoutons à cela un drapeau qui nous nie: le rouge seulement, c'est-à-dire la couleur traditionnelle de l'Anglais, du Royaume-Uni, «les habits rouges», comme disaient nos Anciens jusqu'au milieu du XIXe siècle, les habits rouges qui ont écrasé nos patriotes des années 1830, qui ont détruit, incendié, massacré notamment dans les régions du Richelieu et des Deux-Montagnes, et, plus tard, qui ont fait de même contre les Métis de Louis Riel, etc.

C'est le bleu qui était et qui est encore la couleur des Français. Le drapeau canadian ne comprend que le rouge: voilà qui est révélateur et voilà qui donne la mesure du mépris où est tenu l'élément français de ce pays (la mesure aussi de l'ignorance ou de l'indifférence des parlementaires canadiens-français qui ont concouru à l'adoption de ce drapeau).

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