La réforme, cette grande incomprise

Le Collectif pour une éducation de qualité (CEQ), dont Le Devoir annonçait la création dans un article publié le 23 janvier dernier, met en avant un enseignement axé sur la transmission des connaissances et l'importance des contenus disciplinaires en minimisant la pédagogie. De notre côté, nous préconisons les nouveaux modèles pédagogiques issus de la recherche tels l'enseignement stratégique et l'enseignement explicite tout en tenant compte de la motivation scolaire.

Nous sommes deux enseignantes ayant chacune à son actif 27 années d'enseignement et nous aimerions faire valoir notre point de vue parce que nous sommes en accord avec plusieurs aspects de la réforme.

D'abord, la venue de cette réforme avait pour but, entre autres, de contrer le haut taux d'échec en se donnant comme finalité la réussite du plus grand nombre. Le constat que faisait la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), à l'époque, était que 30 % des jeunes décrochaient de l'école. La réforme n'est peut-être pas parfaite, mais elle a au moins le bienfait de se centrer sur l'élève et non sur les contenus, comme auparavant.

Dans notre pratique, nous constatons que la réforme est souvent bien mal comprise. Plusieurs enseignants et directeurs d'école croient que la réforme équivaut à travailler par projet ou, dorénavant, à ne plus enseigner mais à guider les élèves. Une autre conception est qu'avec la réforme, nous ne devons plus enseigner des connaissances mais des compétences.

Pitié! Un médecin pourrait-il être compétent à pratiquer une chirurgie cardiaque s'il n'avait aucune connaissance sur le fonctionnement du coeur? Confierions-nous notre santé à un médecin qui n'aurait été formé que par des cahiers d'exercices et des examens sur des connaissances à mémoriser? Nous devenons vraiment compétents lorsque nous sommes capables de transférer nos connaissances dans diverses situations et, ainsi, de résoudre des problèmes dans notre vie.

Rien de prescrit

Le Programme de formation de l'école québécoise (PFEQ), bâti pour favoriser le décloisonnement des disciplines, donne les contenus disciplinaires à enseigner (savoirs essentiels) mais ne prescrit pas la façon d'enseigner. C'est à nous, enseignants, de choisir nos stratégies d'enseignement (autonomie professionnelle) en fonction de nos élèves et en se basant sur les données récentes de la recherche.

Enseigner, selon la réforme, ne consiste pas non plus à uniquement montrer aux élèves à maîtriser les connaissances mais aussi à leur montrer comment apprendre et ainsi soutenir leur développement cognitif. Pour ce faire, nous ne devons pas qu'expliquer une notion pour ensuite demander aux élèves de faire des exercices répétitifs sur cette même notion. De cette manière, nous enseignons, mais les élèves apprennent-ils vraiment? Oui, mais il ne s'agit que du seul tiers d'élèves qui apprennent déjà vite et bien parce qu'ils sont en mesure de faire des liens métacognitifs et de transférer leurs connaissances dans d'autres contextes.

Tout comme vous, nous ne connaissons personne qui soit reconnu compétent et qui n'aurait aucune connaissance dans son domaine! Les pratiques d'enseignement, avec le programme précédent du primaire par objectifs, se résumaient souvent à expliquer une notion au début de la semaine pour ensuite l'évaluer vers la fin de la semaine. Nos manuels scolaires étaient conçus de cette manière et nous les suivions. Les élèves pouvaient sembler bien réussir, mais...

La jeune fille d'un de nos amis, qui est en troisième année de secondaire en ce moment, nous en donne un bel exemple. Elle a obtenu 80 % dans un test de mathématiques et elle était bien contente car elle n'avait pas trop compris. L'enseignant avait donné une évaluation trois cours après avoir montré la notion.

Savoir utiliser ce qu'on apprend

Développer des compétences dans une approche cognitiviste demande de construire du sens au regard des connaissances à acquérir pour ensuite s'en servir dans différentes situations. Pour devenir compétent à écrire, l'élève doit écrire souvent et régulièrement. Pour ce faire, nous devons enseigner les règles grammaticales de pair avec le processus d'écriture. C'est ce que la réforme met en avant: travailler sur les processus et non seulement sur le produit fini.

D'où vient également cette idée selon laquelle la mémorisation n'est plus utile avec la réforme? Mémoriser est important pour réinvestir ses connaissances et non pour apprendre bêtement. À quoi sert de mémoriser si tout est appris hors contexte ou uniquement dans un but d'évaluation?

Par ailleurs, la recherche démontre que l'enseignement explicite est une stratégie d'enseignement qui favorise beaucoup plus l'apprentissage qu'un enseignement magistral. Enseigner aux élèves les stratégies cognitives requises dans certaines disciplines n'est pas encore ancré dans nos pratiques. Pourtant, selon les recherches, c'est ce qui a le plus d'impact sur l'apprentissage, et c'est ce qui correspond à l'aide à apporter au tiers des élèves qui sont en difficulté et à l'autre tiers d'élèves qui ne se serviraient pas de leur potentiel...

Vous souhaitez que vos spécialistes bardés de diplômes et ayant peu d'aptitudes reconnues en pédagogie soient accueillis dans le milieu du primaire ou du secondaire. Soit! Cependant, si l'éducation est l'affaire de tout le monde, nous exigerons d'eux qu'ils soient capables de motiver les élèves, de les responsabiliser dans leurs apprentissages et de les faire apprendre et non seulement de leur transmettre des connaissances en pensant que les élèves vont écouter bouche bée et prendre des notes en silence.

Messieurs les professeurs du Collectif pour une éducation de qualité (CEQ), si la construction de sens lors des apprentissages, qui est la base de la réforme, vous inquiète, le retour au contenu pour le contenu nous fait quant à nous très peur. Étant enseignantes en adaptation scolaire, nous avons rencontré beaucoup trop d'élèves, dans les écoles du primaire et du secondaire, qui subissent des échecs parce que la stratégie d'enseignement, soit transmettre les connaissances pour ensuite faire des exercices répétitifs, ne les aide pas à comprendre et à faire des liens.

Contexte budgétaire

En conclusion, nous croyons que pour toutes sortes de raisons, bien des éléments de la réforme ne sont pas compris dans le milieu scolaire. Il faut se centrer sur l'élève et ses apprentissages, et c'est ce que la réforme préconise.

Au primaire, plusieurs tentent encore sans succès d'arrimer les deux paradigmes. C'est un changement dans nos pratiques qui demande du temps et qui est très exigeant. Toutefois, la réforme se vit dans un contexte particulier: compressions budgétaires depuis trop d'années en éducation, état déplorable de nos bibliothèques scolaires, classes surchargées d'élèves, manque de locaux, intégration massive des élèves en difficulté dans les classes ordinaires liée à un manque flagrant d'argent pour octroyer des services et des ressources à ces élèves et à leurs enseignants et pour donner de la formation continue.

Cette situation déplorable provoque de la frustration, de l'impuissance et de la colère et, à l'instar de nos collègues enseignants, nous la décrions vivement. Mais faut-il pour autant jeter le bébé avec l'eau du bain?

Nous pouvons comprendre les appréhensions des enseignants de l'ordre secondaire face aux changements demandés qui viendront bouleverser leur pratique, mais nous ne croyons pas utile de revenir en arrière.

Quel est le véritable problème? La réforme ou les conditions actuelles, qui ne favorisent pas la réussite scolaire de tous les élèves? La réforme en soi n'est peut-être pas parfaite, mais on ne peut nier certaines de ses assises théoriques qui font en sorte qu'on cherche à avancer plutôt qu'à reculer.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.