Le Québec vient de perdre son curé le plus avant-gardiste

Quand un vrai ami s'en va, il emporte avec lui une part de vous...

C'est précisément le sentiment que j'ai eu en apprenant le décès de l'abbé Jean Caron, ex-curé, ex-aumônier des orphelins, des délinquants, des alcooliques, des drogués et des sans-abri.

Gouailleur et épicurien à la panse rebondie, il avait le courage tranquille et l'humour apaisant. C'était un prêtre hors normes qui avait pris l'habitude de dire (en souriant): «Que Votre volonté soit... fête!»

Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, le pape lui a confié la tâche de s'occuper, au Québec, de 250 petits orphelins polonais rescapés de l'Europe. Comme il ne voulait pas rater sa mission, Jean Caron apprit le polonais. Il leur a trouvé des foyers d'accueil et n'a jamais cessé de s'occuper d'eux, parfois même jusqu'à ce qu'ils soient devenus des... grands-parents.

Nommé curé de Saint-Maurice-de-Duvernay dans les années 60, il commença à ruer dans les brancards. Certaines pratiques religieuses qui lui paraissaient pour le moins démodées l'irritaient au point qu'il entreprit d'en réformer quelques-unes.

Ces réformes n'ont pas tardé à lui conférer le titre de «curé le plus révolutionnaire du Québec». Afin de bien faire comprendre son action, il publia un livre (prophétique) intitulé L'Église s'en va chez le diable. La démarche sabrait à grands coups de hache dans les infantilismes religieux et annonçait sans ambages, plusieurs années d'avance, le sort qu'allait subir l'Église traditionnelle au Québec.

Dès ce moment, abandonnant le collet romain, Jean Caron osa se présenter à la télévision en habit et cravate, où il alla expliquer que l'église traditionnelle, avec ses oripeaux solennels, sa structure séculaire, ses peurs salutaires et ses sécurités tranquilles, était devenue semblable aux temples birmans, dont les murs se sont disloqués sous la poussée végétale.

La foi d'abord

Pour Caron le révolutionnaire, cette Église représentait désormais un passé glorieux mais franchement révolu. Ce qu'il voulait défendre, c'était avant tout la foi. La vraie. Pour joindre le geste à la parole (et bien avant que le Vatican n'en fasse une règle), il retourna l'autel de son église afin que l'officiant ne tourne plus le dos à ses paroissiens.

Une fois cette étape franchie, il s'attaqua au confessionnal: «Le confessionnal est une boîte où les gens sont à genoux et parlent le moins fort possible pour que le prêtre — assis confortablement — comprenne le moins possible, disait-il. C'est humiliant et inconfortable!» Sans plus attendre, il supprima l'inhospitalière boîte à supplices pour la remplacer par une accueillante petite pièce bien aérée et munie de deux fauteuils confortables. Les confessions s'y déroulaient allégrement jusqu'au jour où elles finirent par aboutir le plus naturellement du monde au presbytère, où le confesseur et les confessés pouvaient enfin se dire ce qu'ils avaient à dire autour... d'un bon café (car Caron était un épicurien!)

Et c'est ainsi que, d'innovations en transformations, Jean Caron finit par instituer des confessions publiques. Bienvenue les audacieux! Il donna leur mode d'emploi: «Tous ceux qui veulent participer n'auront qu'à faire trois pas en avant en direction de la balustrade. Les pas que vous ferez seront le signe concret que vous vous reconnaissez comme pécheurs. Dans une confession, il convient d'abord de se reconnaître comme pécheur. Ceux qui se refusent à l'admettre n'auront qu'à rester à leur place. À ce moment précis, le prêtre dira: "Au nom de Dieu, je te pardonne." Les membres de l'assistance diront à leur tour: "Moi aussi, je te pardonne." Si, dans votre coeur, vous n'êtes pas capables de dire en toute sincérité les mots "je te pardonne", alors ne

venez pas!»

Bien entendu, dans le même souffle, il supprima les quêtes humiliantes durant les offices, décréta que les funérailles seraient gratuites et permit à une communauté anglicane de célébrer ses offices, le dimanche, dans une salle attenante à l'église. Bonjour le choc! Avec lui, l'oecuménisme prenait son envol avant l'heure.

De curé à prêtre

«En devenant de moins en moins curé, dit-il un jour à ses ouailles, je me sens devenir de plus en plus prêtre. Et comme je n'ai pas l'intention de jouer au paratonnerre 24 heures sur 24, dorénavant, durant la semaine, j'irai travailler [il avait une formation de travailleur social] et gagner ma vie, comme tout le monde! Lorsque viendra le week-end, je me remettrai à votre entière disposition pour tout ce qui concerne la pratique de la foi!»

C'en était trop. Le supérieur de Jean Caron, Mgr Lafontaine, le convoqua pour le raisonner et le sommer de faire marche arrière. Profondément déçu, Caron mit fin au pénible entretien par une demande: «Si je ne peux pas continuer à faire ce que nous avons entrepris, nommez-moi aumônier chez les religieuses!» Son voeu fut exaucé. Jusqu'à sa mort, survenue la semaine dernière à l'âge de 92 ans, il continuait d'officier, avec bonheur, dans un couvent des soeurs de sainte Anne.

Peu de temps avant de mourir, Caron m'a répété qu'à son avis, il n'y avait qu'un seul commandement de Dieu, donc qu'un seul véritable péché, qui comprenait tous les autres. «Il est très simple, dit-il. Si vous pouvez dire: "J'aime mieux mourir que de faire volontairement de la peine ou du mal à quelqu'un", vous avez la contrition parfaite.»

Cet homme qui semblait avoir tout compris m'a confié, il y a fort longtemps déjà, qu'il n'arrivait toujours pas à comprendre pourquoi les responsables de l'Église au Québec n'ont jamais demandé pardon pour le rôle que l'Église a joué dans le drame des enfants de Duplessis... «Oui, pourquoi?»

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