Libre opinion: Comment concilier projet de société et souveraineté?

La création, début février, d'un nouveau parti politique issu de la fusion de l'Union des forces progressistes (UFP) et d'Option citoyenne (OC) est une belle occasion de réfléchir, de façon féconde et créative, au lien entre le «projet de société» et la souveraineté puisque ce nouveau parti se veut authentiquement social-démocrate et souverainiste. La question doit être examinée attentivement dans la mesure où le Parti québécois vise le même double créneau tandis que sa pratique du pouvoir a semé un grand scepticisme chez ses premiers partisans.

À l'instar de nombreux militants, j'ai toujours pensé que la souveraineté du Québec aura du sens dans la mesure où elle s'accompagnera de la mise en place d'un «projet de société» alliant la recherche d'égalité et d'équité, la lutte contre la pauvreté et un généreux train de mesures sociales progressistes.

Aujourd'hui, je crois encore et toujours que l'accession à la souveraineté, en libérant des énergies sociales dynamiques dans un projet mobilisateur et en dégageant des ressources financières actuellement paralysées dans un maquis fédéral-provincial inextricable, va créer les conditions de changement et nous doter de finances publiques relativement saines et équilibrées qui permettront de concrétiser les mesures sociales progressistes souhaitées.

Mais il faut dès maintenant creuser davantage la réflexion sur les divers scénarios qui ont des chances de se réaliser.

Rien d'acquis

En effet, au lendemain de l'accession à la souveraineté, disons en l'an 2008 pour rendre l'exercice d'évaluation plus concret, le parti au pouvoir (vraisemblablement le PQ, en coalition ou non avec le regroupement UFP-OC) aura seulement deux ou trois ans pour renforcer sa crédibilité en faisant bénéficier la population de certains dividendes tangibles de la souveraineté.

Viendront alors de nouvelles élections et, en bons démocrates que nous somme — n'est-ce pas? —, il faut envisager sereinement l'hypothèse où ce serait plutôt un parti de droite (les libéraux) ou une coalition de droite (libéraux et adéquistes) qui pourrait prendre le pouvoir.

La question est donc celle-ci: sera-t-il possible, en deux ou trois ans, de mettre en oeuvre une masse critique de réalisations social-démocrates?

C'est possible, mais ce n'est pas sûr, compte tenu des inévitables soubresauts qu'entraîne l'accession, fût-elle ordonnée, au statut de pays souverain. On sait qu'il est plus facile de détruire rapidement des acquis sociaux que d'en élaborer: l'exemple du gouvernement Charest est plein d'enseignements car, en peu de mois, il a réussi à affaiblir ou à éliminer beaucoup de programmes sociaux que nous avions mis des années à construire collectivement.

Poursuivons l'analyse des scénarios. Même si un gouvernement plus à droite prenait le pouvoir dans le Québec indépendant, en 2011 par hypothèse, il ne pourrait plus, comme maintenant, tenir le discours selon lequel, à cause du déséquilibre fiscal, nous n'avons pas les ressources pour combattre la pauvreté et réduire les inégalités et devons donc nous serrer la ceinture. En effet, nous aurons alors récupéré la totalité de nos impôts et pourrons faire les délicats arbitrages sociaux en toute indépendance, comme dans un pays normal et adulte. Nous serons responsables de nos choix, comme tout le monde.

Selon les sociologues Langlois et Gagné (Annuaire du Québec 2006), le prochain référendum a de bonnes chances, si la tendance se maintient, de donner un OUI majoritaire à cause de la constance de la ferveur souverainiste chez les cohortes qui vieillissent. Mais ce serait de la pensée magique que de croire pour autant que le projet de société progressiste passerait alors comme du beurre dans la poêle.

S'il est frustrant d'entendre le nouveau chef du PQ, André Boisclair, tergiverser et répondre de façon vaseuse aux questions sur le contenu des politiques d'un Québec souverain, ce n'est par contre pas étonnant qu'il tienne ce langage: on pourrait estimer qu'environ le quart des personnes qui voteront OUI sont plutôt des tenants des politiques de droite ou de centre-droite, et M. Boisclair ne veut pas les faire fuir, le PQ étant un parti à large spectre aux fins de la souveraineté.

Comme partisans de la jonction souveraineté-projet de société progressiste, nous devons avoir en tête que l'accession à la souveraineté ne marquera pas de manière féerique le début du Grand Soir mais constituera plutôt un premier pas vers la réalisation de nos projets social-démocrates avec, cependant, des conditions vraisemblablement meilleures pour les mettre en oeuvre.

L'exercice de la démocratie réserve souvent des surprises. Le chemin vers plus de justice sociale ne va pas de soi. La souveraineté, oui. Un projet de société progressiste, oui. Mais par la suite, rien ne sera acquis, et il faudra encore constamment faire valoir auprès de nos concitoyens les avantages qu'il y a à rechercher collectivement toujours plus d'égalité, plus d'équité et plus de solidarité.

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