L'affaire CHOI-FM: conscience politique ou néopopulisme?

Le mouvement pour la sauvegarde de la station CHOI-FM radio X a fait couler beaucoup d'encre. Dans cette affaire, la contestation de la décision du CRTC a ceci de particulier que la démarche juridique entre les parties concernées s'est accompagnée d'une mobilisation populaire massive et multiforme: pétitions, lettres d'opinion envoyées aux différents journaux, interpellation des élus et même de l'ONU, apparitions télévisuelles, etc.

Ces nombreuses sorties publiques ont connu leur apogée à l'été 2004 lors de deux grandes manifestations, l'une à Ottawa (3000 personnes) et l'autre à Québec (pas moins de 30 000 personnes!). De toute évidence, il s'agit là d'un phénomène unique au Québec qui, par son amplitude, a polarisé l'espace public et conduit de nombreux protagonistes du monde politique et intellectuel à se prononcer sur sa signification et sa portée.

D'un grand nombre d'interprétations formulées pendant la période de mobilisation, un fait semble être tenu pour acquis: cette mobilisation pour la défense de la station, reconduite en défense de la liberté d'expression, constitue un événement éminemment politique.

L'affaire devient cependant plus ambiguë lorsqu'on constate que le groupe d'individus mobilisés est essentiellement composé de jeunes hommes appartenant à la classe moyenne inférieure (ce que notre recherche a confirmé), lesquels sont traditionnellement réputés peu enclins à une participation active à la vie publique.

Cherchant à interpréter ce paradoxe, certains idéologues qui ont accompagné ce mouvement ont avancé l'idée que cette consistance politique était une réalité profondément ancrée chez les auditeurs mobilisés. Cette lecture des événements, assez généralisée dans l'opinion publique, laisse à penser que l'affaire CHOI-FM aurait permis la traduction en actes d'une force politique latente composée d'une nouvelle génération d'individus qui ont en partage des valeurs foncièrement différentes de celles des générations précédentes.

Conservatisme à l'américaine

À ce titre, notre étude révèle en effet que cette contestation est à première vue porteuse d'une consistance politique car les auditeurs et leur station semblent avoir en partage certaines valeurs sociales et politiques qui relèvent d'un conservatisme à l'américaine. Les uns comme les autres portent des valeurs individualistes et parlent d'un désengagement massif de l'État et de la libéralisation des marchés, tout ceci étant bien sûr animé par un antisyndicalisme cinglant.

Cette orientation se confirme si nous nous rapportons au comportement électoral des personnes interrogées. À cet effet, nous observons que celles-ci appuient massivement les mêmes partis politiques (ADQ et PCC) encouragés par la station CHOI-FM (rappelons au passage que cette station a servi de tremplin à l'élection d'un candidat adéquiste dans Vanier).

Jusqu'ici, nos données rejoignent en quelque sorte l'interprétation générale qui est faite de cette mobilisation: les auditeurs interrogés tout comme les animateurs sont porteurs d'un discours fortement homogène et radicalement néoconservateur.

Un mode de vie plus qu'une conscience

Or, lorsque nous laissons de côté les interprétations idéologiques et le discours des animateurs pour nous concentrer sur celui des auditeurs mobilisés, nous constatons qu'un fort caractère d'asymétrie se dégage de ce phénomène d'homogénéité du discours.

En effet, contrairement à la manière dont cette mobilisation se présente, les matériaux que nous avons analysés montrent clairement que cette affaire n'est qu'accidentellement politique.

Au nombre des faits qui abondent en ce sens, la grande majorité des auditeurs a affirmé ne s'être jamais intéressée aux questions politiques (même à celle de la liberté d'expression) avant que la menace de fermeture de la station ne soit présentée sous cet aspect.

De même, leur participation aux démarches d'appui à la station est exempte de toute forme de participation ou de dialogue à caractère social ou politique, ce qui se confirme d'ailleurs lorsque nous jetons un coup d'oeil du côté du Liberty Club qui, créé dans la foulée de ces événements, se présente comme un fan club et non comme une organisation liée à la cause politique prétendue de la station. À plus forte raison, il a été frappant de voir comment les personnes interrogées ont exprimé leurs opinions de manière prompte, rapide et catégorique, sans pour autant être en mesure de les argumenter ou de les justifier.

De plus, cette dépolitisation s'accompagne, du point de vue culturel, de la participation active des auditeurs à ce que nous qualifions de «société des loisirs»: les divertissements tels que le cinéma et la musique à la sauce américaine ainsi que les médias populistes arrivent au premier rang dans le choix des auditeurs. En outre, ils sont aussi de très bons consommateurs d'activités récréatives, notamment celles liées à la station CHOI-FM, et ils s'identifient fortement à la publicité et aux marques dont la station fait la promotion.

Bref, l'attrait politique et les questions d'intérêt public ne sont que secondaires dans l'économie d'ensemble du mode de vie, en tout point axé sur la culture de la consommation de masse, de l'auditoire mobilisé dans cette cause.

Mimétisme

Pour ce qui est du voile politique que revêt ce phénomène, il s'explique par le fait que le discours des auditeurs est en tout point le reflet de celui des animateurs.

Ce mimétisme s'est confirmé lorsque nous avons interrogé les auditeurs sur les opinions sociales et politiques qu'ils défendaient: en effet, en ce qui a trait au volet social et politique, les réponses qu'avançaient les auditeurs ainsi que leur signification étaient systématiquement limitées à celles que nous pouvions entendre sur les ondes le matin, le midi ou dans les jours précédant les entrevues.

Il ressort donc que l'effet de mimétisme et de mode sur lequel repose la logique de consommation de masse s'est de toute évidence transposé ici dans le domaine politique au moment où cette station commerciale, cherchant à garantir sa survie, a recouru de manière tout à fait opportuniste à divers leviers politiques. De ce point de vue, le rapport de réciprocité entre la station et les auditeurs ainsi que la logique consumériste qui la sous-tend laissent à penser que le phénomène d'appui à la station CHOI-FM est tout aussi éphémère et contingent que le contexte dans lequel prennent forme les opinions des animateurs.

Faut-il pour autant détourner notre attention de ce type de phénomène? Notre réponse est catégoriquement non, et nous aimerions terminer en insistant sur ce qui, de notre point de vue, constitue la véritable originalité de ce phénomène.

Québec, laboratoire du néopopulisme

Le fait le plus remarquable que nous ayons relevé dans cette affaire est que le discours auquel adhèrent les auditeurs exerce une emprise extrêmement forte chez eux. Même si le contenu discursif est éphémère, le laps de temps pendant lequel ils y adhèrent, si court soit-il, les captive et les fascine: il les mobilise. Cette observation permet de montrer du doigt un phénomène de société qui n'a cessé de prendre de l'ampleur ces dernières années: l'alliance entre une nouvelle forme de populisme et les médias de masse, qui exploite un ressentiment de plus en plus grand de certaines couches sociales à l'endroit des grandes institutions publiques.

À ce titre, la ville de Québec semble être un véritable laboratoire au chapitre de cette nouvelle tendance de fond qui traverse beaucoup de démocraties occidentales.

* Cet article rend compte de certaines des conclusions provenant d'un rapport de recherche élaboré pour le compte du Centre d'étude sur les médias de l'Université Laval. Ce rapport, construit sur la base de près de 150 entrevues effectuées auprès des auditeurs mobilisés, d'une analyse du discours entendu en ondes, de la recension des lettres d'opinion dans les journaux et des données BBM, propose une interprétation globale du phénomène de mobilisation autour de la station radiophonique de Québec CHOI-FM radio X.