Israël sans Sharon

Israël tout entier est plongé dans l'incertitude depuis qu'Ariel Sharon a été frappé d'une nouvelle hémorragie cérébrale. D'ores et déjà, il est acquis que le premier ministre israélien ne pourra plus être un acteur déterminant de la politique de son pays et de la région. La poursuite du processus de paix qu'il avait engagé est désormais plus qu'incertaine.

Il est des leaders politiques dont la disparition vient bousculer l'échiquier politique. Ce fut le cas avec la mort d'Arafat survenue il y a tout juste 14 mois. Son successeur à la tête de l'Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, n'a pas su exercer le leadership attendu tant auprès des Palestiniens que face à Israël et au premier ministre Sharon. De la même manière, tous se demandent aujourd'hui qui pourra prendre la relève du premier ministre israélien à la tête de son parti en prévision des élections du 28 mars prochain.

La popularité dont jouissait Sharon était exceptionnelle compte tenu de l'éclatement de la scène politique dans ce pays. On le classe parmi les grands premiers ministres d'Israël, aux côtés notamment d'Itzhak Rabin et du grand Ben Gourion qui fut, il y a 60 ans, le premier à diriger les destinées de ce pays. D'autres le comparent au général de Gaulle, faisant un parallèle entre la façon dont ce dernier extirpa la France du bourbier algérien et le retrait d'Israël de la bande de Gaza l'an dernier.

Ariel Sharon n'était pas homme à se laisser conduire par les événements, autant comme militaire que comme politicien. Il avait sa vision des choses qu'il imposait envers et contre tous, d'où son surnom de «bulldozer». Sa carrière militaire abonde de gestes audacieux accomplis très souvent à l'encontre de la volonté de ses chefs. Il était mu par une volonté inébranlable. Il ne répugnait à aucune provocation, à aucune violence pour assurer la sécurité de son pays.

Son retour en politique en 2000, qu'il amorça par une visite dramatique au mont du Temple, fut reçu comme une provocation par les Palestiniens qui engagèrent alors une nouvelle Intifada. Sharon était pour eux l'homme par qui le malheur arrive. Ils avaient toujours frais à leur mémoire l'invasion du Liban par l'armée israélienne en 1982, laquelle devait conduire au massacre des camps de réfugiés de Sabra et Chatila. Ils se rappelaient l'occupation de leur territoire par une armée chargée de faire place à de nouvelles colonies de peuplement en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Ils ne voyaient pas comment cet homme, devenu premier ministre en 2001, pourrait s'engager dans un réel processus de paix.

Aux Palestiniens comme aux Israéliens, Ariel Sharon causa une véritable surprise en initiant un processus de paix. Mais ce devait être «son» processus de paix, un processus unilatéral. Le retrait de Gaza fut son idée et son projet. L'Autorité palestinienne, tout comme l'allié américain, n'eurent d'autre choix que de composer avec la volonté de Sharon. Homme d'action, il a toujours cherché à garder la maîtrise du jeu.

Ce processus de paix à l'unilatérale fut perçu comme une métamorphose de la pensée d'Ariel Sharon. Il abandonnait le dogme du grand Israël, mais la recherche de la sécurité des Israéliens demeurait néanmoins toujours aussi obsessive chez lui. Jamais il ne fit de compromis, comme le montre l'érection du mur de sécurité le long de la frontière suivant une ligne qu'il avait déterminée. Pragmatique, il avait par contre reconnu que l'occupation du territoire palestinien ne pouvait perdurer et que les Palestiniens auraient leur État. Ses compatriotes le suivirent sur cette voie car ils étaient persuadés qu'il ne sacrifierait pas leur sécurité.

Ariel Sharon avait compris que la route vers la paix passe par des concessions aux Palestiniens. Celles qu'il avait faites étaient certes minimales, mais étaient annonciatrices de progrès. L'une des nombreuses questions qui se posent aujourd'hui a trait à la poursuite de ce processus dont seul Ariel Sharon connaissait les étapes suivantes, qui, vraisemblablement, comportaient le démantèlement d'autres colonies, en Cisjordanie cette fois. Toutefois, ce n'est qu'après les prochaines élections qu'il se serait engagé dans cette voie, s'étant assuré d'abord de l'appui d'une majorité d'Israéliens.

Sans leader charismatique pour remplacer Sharon à la tête de Kadima, le parti de centre-droit qu'il venait de fonder, celui-ci ne pourra sortir de la prochaine élection avec suffisamment de voix pour former le prochain gouvernement. Aucun parti, même le Likoud de Benjamin Nétanyahou, ne pourra obtenir de majorité convaincante. L'incertitude qui prévaut aujourd'hui pourrait se transformer en instabilité. Le prochain gouvernement, s'il n'osera pas revenir sur le retrait de Gaza, pourrait alors n'avoir comme seule préoccupation la sécurité. Ce serait une rupture regrettable avec les années Sharon.

bdescoteaux@ledevoir.ca

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