Le troisième joueur

Au moment où s'amorçait la présente campagne électorale il y a un mois, les interventions de Stephen Harper ne laissaient aucune empreinte durable sur l'écran radar des électeurs québécois. Quatre semaines plus tard, le chef du Parti conservateur semble avoir réussi à capter l'attention de cet électorat. Suffisamment pour pouvoir brouiller les cartes le 23 janvier dans un certain nombre de comtés? Cela reste à voir.

La polarisation du débat électoral entre libéraux et bloquistes laissait de fait bien peu de place au point de départ aux conservateurs qui se trouvaient même à la traîne du NPD au Québec. Le discours anti-québécois tenu lors de la campagne de 2004, plus leurs positions rétrogrades sur des sujets comme le mariage entre conjoints de même sexe, ne prédisposaient pas les électeurs de cette province à les écouter jusqu'à ce que Stephen Harper arrive, en mettant l'accent sur un fédéralisme d'ouverture, à incarner une sorte de troisième voie entre Gilles Duceppe et Paul Martin.

Tout fragile soit-il, ce revirement est dû à la capacité du leader conservateur à saisir la sensibilité de l'électorat québécois à la question nationale. Outre que de mettre en évidence les positions «provincialistes» qu'ont toujours défendues les conservateurs, M. Harper n'aura eu qu'à reprendre deux grands sujets qui font l'objet d'un large consensus au Québec, le déséquilibre fiscal et le prolongement international des compétences constitutionnelles de la province, pour susciter l'intérêt, sinon la sympathie, qu'il n'avait pas réussi à soulever jusqu'ici.

Le discours de M. Harper sur ce plan ressort d'autant mieux qu'il est en opposition à celui que tient le premier ministre Paul Martin qui pour sa part se cantonne, plus la campagne avance, dans une attitude de fermeture à l'égard des aspirations du Québec. Le soulignaient on ne peut plus clairement les propos qu'il a tenus dans le cadre d'une entrevue accordée en début de semaine à notre collègue Hélène Buzzetti, au cours de laquelle il a soutenu que la montée du sentiment souverainiste ne s'expliquait pas autrement que par la faiblesse de la pédagogie fédéraliste.

Pour gagner le coeur des Québécois, il suffit de vanter les avantages du Canada, croit Paul Martin, qui estime qu'il n'y a pas lieu de mettre de l'avant un nouveau modèle fédératif. Disant cela, il se ferme toutefois à cette frange de nationalistes qui se sont tournés vers la souveraineté moins par conviction que par raison, ne trouvant plus cette ouverture aux aspirations du Québec qu'ils attendent du reste du Canada.

Stephen Harper ne propose pas aux Québécois, comme l'avait fait en 1984 Brian Mulroney, de réintégrer le Québec dans la Constitution canadienne dans l'honneur et l'enthousiasme, loin de là. Ce qu'il met de l'avant n'est pas un nouvel accord du lac Meech, mais seulement des accommodements qui respectent l'esprit de la Constitution actuelle. On est loin de ce «beau risque» qu'avait accepté de prendre le premier ministre René Lévesque après l'élection du gouvernement Mulroney.

Pour certains Québécois, parmi lesquels se trouvent certainement quelques députés et ministres de l'actuel gouvernement québécois, ces accommodements représentent néanmoins un risque plus intéressant que ce qu'offre Paul Martin. Bien qu'il s'en défende, celui-ci se situe dans la même ligne de pensée que son prédécesseur, Jean Chrétien. Certes il a conclu des accords avec les provinces depuis l'élection de 2004, notamment pour le financement de la santé, mais ce fut avant tout le résultat d'un rapport de force comme cela avait été le cas sous le gouvernement précédent. Les transferts de fonds fédéraux aux provinces ne font que soulager temporairement les provinces, mais ne règlent surtout pas le problème du déséquilibre fiscal qui est structurel. À cet égard, la proposition que fait Stephen Harper ne garantit pas que cette question sera résolue, mais elle ouvre une perspective qu'on ne trouve pas chez Paul Martin.

Un sondage effectué la semaine dernière pour le compte du National Post montre que les Québécois ont désormais une image plus positive de Stephen Harper qu'au début de la campagne électorale. Cela ne signifie pas qu'ils se préparent à voter massivement conservateur, loin s'en faut. La polarisation du vote entre bloquistes et libéraux demeure, mais le Parti conservateur ne peut plus être ignoré complètement. Il grignotera aux uns et aux autres suffisamment de voix pour finir bon troisième et jouer les empêcheurs de voter en rond dans les comtés où les majorités des députés sortants sont précaires. Celui qui a le plus à perdre est Paul Martin dans la mesure où il ne pourra plus prétendre être la seule voix fédéraliste qui est entendue par les électeurs québécois.

bdescoteaux@ledevoir.ca

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