Chantage au gaz

La reprise de la distribution de gaz par la Russie n'annonce pas la fin de la guerre énergétique. Loin de là. L'objectif du Kremlin demeure entier: user de l'arme pétrole plus gaz afin de réaliser son ambition géopolitique. Laquelle? Retrouver son statut de superpuissance en mettant au pas les voisins immédiats, dont l'Ukraine, pour commencer.

Il y a un an tout juste, la Révolution orange portait Viktor Iouchtchenko à la présidence de l'Ukraine. À Moscou, on s'en souviendra, l'humeur était d'autant plus maussade que les courants russophiles qui dominèrent le pays pendant des lunes furent laminés au profit des pro-européens. À peine installé dans ses nouvelles fonctions, Iouchtchenko inscrivait à l'agenda politique du pays les deux priorités suivantes: prendre la route qui mène à l'Union européenne (UE) et se rapprocher de l'OTAN.

Pour Vladimir Poutine et ses proches, le copinage sans fard de Iouchtchenko avec l'Ouest devint rapidement insupportable. Car cela signifiait, et signifie toujours, une perte notoire d'influence dans une région que Moscou considère encore comme sa propriété. Pire, les idées défendues par Iouchtchenko pourraient se répandre au sein de ses nations, par exemple la Biélorussie, que Poutine tient mordicus à tenir en laisse.

Dans ce contexte, le Kremlin a décidé de punir les récalcitrants. À défaut d'envoyer des tanks, il fut décidé de couper le cordon énergétique afin de signifier aux Ukrainiens que le coeur de leur économie battait à Moscou. Le prétexte employé a été aussi simple qu'efficace: exiger que le prix du gaz fournit par les Russes soit au diapason du prix qui a cours pratiquement partout dans le monde.

Depuis la chute du Mur de Berlin, l'Ukraine a bénéficié des rabais accordés à l'époque de l'Union soviétique. Ainsi, pour l'énergie acheminée à Kiev et dans les environs par la société d'État Gazprom, le trésor public ukrainien débourse 50 $US pour chaque 1000 mètres cubes, alors que les Européens payent 230 $US le même volume. Sous l'impulsion de Poutine, des négociations ont été entreprises afin de majorer le prix.

Sur un plan strictement commercial, l'objectif de Gazprom est légitime. Mais la manière employée fut plus que brutale. Le président ukrainien était enclin, et le demeure, à assumer une hausse progressive devant déboucher sur un alignement des coûts qui ont cours au niveau mondial. Les bonzes de Gazprom veulent imposer les 230 $ immédiatement.

Les pourparlers ayant achoppé, Moscou a décidé de couper le robinet. Ce faisant, la distribution de gaz en Europe a diminué sensiblement. Selon Gazprom, de cette soustraction, Ies autorités ukrainiennes sont responsables car elles ont décidé de «piquer» une portion de l'énergie destinée à l'Allemagne, l'Italie et autres nations européennes. Cette accusation, Kiev la récuse. Bref, le flou demeure.

Reste que cet épisode a provoqué tout un sursaut dans les capitales des pays membres de l'UE. Car il a rappelé de manière rude qu'en matière de sécurité d'approvisionnement énergétique, l'Europe était aussi fragile que dépendante de la bonne volonté des Russes. Il a également rappelé au monde entier que la Russie était une superpuissance en la matière. En un mot, l'épisode en question a propagé de l'inquiétude à la vitesse grand V.

L'histoire étant empreinte d'ironie, il se trouve que depuis le 1er janvier, Poutine est le président du G8 qui lors de son prochain sommet au début de l'été va discuter d'abord et avant tout... de sécurité d'approvisionnement énergétique. Pour l'heure, les épisodes des derniers jours ont accouché d'une question d'autant plus imposante qu'elle touche au coeur de l'économie: est-ce que la Russie est un fournisseur fiable?

Chose certaine, échaudée par le duel Russie-Ukraine, l'Autriche a décidé qu'en sa qualité de présidente de l'UE au cours des six prochains mois elle ferait de la sécurité énergétique et de la diversité des sources la priorité de son mandat. C'est dire combien le geste posé par Moscou à l'endroit de l'Ukraine inquiète au plus haut point.
1 commentaire
  • Roland Berger - Inscrit 4 janvier 2006 13 h 26

    Pauvre Ronald !

    Ronald Reagan doit se retourner dans sa tombe. Lui qui croyait avoir mis fin a l'URSS et la voici qui renait grace a la force du petrole et du gaz de la Russie. Ca parle au...