Naissance d'un géant

L'acquisition de Sogides par Quebecor a été reçue comme un coup de tonnerre dans le monde de l'édition québécois, où les inquiétudes s'expriment ouvertement devant la naissance de ce qui sera l'éditeur le plus important et le plus puissant du Québec. Si toutes ces inquiétudes ne sont pas fondées, certaines sont légitimes, et il sera du devoir du nouveau regroupement de préciser ses intentions.

La vente de Sogides était inéluctable. N'ayant personne au sein de sa famille qui puisse prendre sa succession, ce qui est aussi le cas de plusieurs autres éditeurs qui approchent de la retraite, Pierre Lespérance se devait d'assurer la pérennité de l'entreprise fondée par son père il y a 47 ans et qui compte aujourd'hui quelques centaines d'employés et d'auteurs, un imposant catalogue d'oeuvres publiées et un réseau de distribution qui dessert 110 maisons d'édition québécoises et étrangères.

Que ce soit Quebecor qui ait manifesté le plus d'intérêt pour cette transaction s'explique par les synergies qu'il trouvera dans le regroupement de ses activités d'édition et de distribution avec celles de Sogides. Il comptera désormais 14 maisons d'édition et cinq réseaux de distribution. Qu'on qualifie cela de concentration ou de consolidation, le phénomène n'est pas unique au Québec. Partout à travers le monde occidental, on assiste à de tels regroupements d'éditeurs.

Les réactions inquiètes qui ont suivi l'annonce de la transaction s'appuient d'abord sur la taille et la puissance du nouveau groupe, qui pourra par ailleurs compter sur la force de mise en marché de Quebecor Media pat l'entremise de la chaîne de magasins Archambault, les journaux, les magazines et la télévision. Cette transaction ne crée pas un monopole, cela est vrai, car toutes les autres maisons d'édition demeurent, de Boréal à Québec Amérique en passant par XYZ, Leméac, Transcontinental et plusieurs autres. Cependant, pour ce qui est de la taille, la disproportion entre Quebecor et tous les autres éditeurs est telle que les plus fragiles risquent d'éprouver plus de difficultés.

On ne sait pas ce que la direction du nouveau groupe fera de l'extraordinaire outil de développement de l'édition québécoise qu'il possède désormais, sinon cette évocation plutôt imprécise d'accentuer les efforts de mise en marché du livre québécois en Europe. La question qui vient à l'esprit est celle-ci: quel livre québécois? L'axe privilégié depuis toujours par Quebecor est la culture populaire, le même axe que Sogides avait jadis choisi, dont l'essentiel des activités d'édition était du côté du livre pratique. Les marges y sont beaucoup plus intéressantes que du côté des essais et de la littérature.

Le rendement importera-t-il davantage que la qualité chez Quebecor, comme le craint le président de l'Association nationale des éditeurs de livres, Gaston Bellemare? La réponse à cette question n'est pas forcément oui. Quebecor a étonné au printemps dernier en s'associant à l'événement «Montréal, capitale mondiale du livre» et en lançant une émission littéraire sur les ondes de TVA, émission qui n'existe toujours pas à Radio-Canada. Il appartient à la direction de Quebecor de préciser ses intentions, notamment pour ce qui est du mandat et des moyens qu'auront VLB éditeur et L'Hexagone maintenant qu'ils font partie de cette maison. Quebecor a certainement les moyens de miser sur la qualité. On aimerait être à nouveau étonné.

Les gouvernements, pour leur part, devront être prudents et voir à ce que cette transaction n'affecte pas la diversité de la production culturelle québécoise. Les organismes subventionnaires auront tout particulièrement à s'assurer que soit respecté un juste équilibre dans les orientations des diverses maisons d'édition. L'octroi des subventions demeure un outil efficace à cet égard. Il leur faudra aussi voir à ce que le nouveau groupe, dans ses activités de distribution, traite avec équité tous les éditeurs qu'il aura à desservir. Enfin, le ministère de la Culture devrait commencer à se préoccuper du problème de succession dans les maisons d'édition afin que la transition entre la génération actuelle d'éditeurs et la prochaine se fasse en douceur.