S'éveiller à la Chine

Il est trop tôt pour mesurer les retombées de la mission commerciale menée par le premier ministre Jean Charest en Chine, qui en revient sans résultats mirobolants. Quelques contrats et quelques ententes ont été signés, lesquels sont davantage de l'ordre du virtuel que du réel pour l'instant. Reconnaissons toutefois que l'on visait plus à semer qu'à récolter.

La relation entre la Chine et le Québec demeure, malgré certains succès, à construire. Quelques chiffres suffisent à la décrire. En 2004, le Québec importait pour 5 milliards de produits chinois, ce qui représentait 7,3 % de ses importations internationale totales. En revanche, la valeur de ses exportations en Chine n'était que de 686 millions, soit tout juste 1 % de la valeur totale de ses exportations internationales totales. Un tel déséquilibre exerce un poids d'autant plus grand sur la balance commerciale du Québec que, par ailleurs, les produits chinois concurrencent de plus en plus les produits québécois sur les marchés canadien et américain.

Ce n'est pas la première fois que des missions commerciales québécoises ont lieu en Chine. Les premiers ministres René Lévesque et Lucien Bouchard en ont conduites, mais il y a cette fois un sens de l'urgence qui n'existait pas auparavant. Ces 15 dernières années, le Québec s'est surtout attardé à développer sa présence sur le marché américain, qui était le plus prometteur en raison d'abord de la mise en place des accords de libre-échange, puis de la faiblesse du dollar canadien. La valeur des exportations québécoises aux États-Unis atteignait 56 milliards $ en 2004. Or, le développement économique de la Chine s'est accéléré pendant cette période de façon telle qu'il faut s'éveiller à ce pays.

Cette Chine nouvelle étant à la fois un partenaire potentiel en raison de son marché qui compte 1,3 milliard de consommateurs et un rival, il est difficile pour le gouvernement du Québec, comme pour bien d'autres, de savoir sur quel pied danser. Il faut simultanément faire face au problème des délocalisations alors que de plus en plus d'entreprises choisissent l'Asie pour produire à moindre coût des marchandises qui se retrouveront sur le marché québécois; contrer la concurrence des produits chinois sur les marchés étrangers; puis essayer de percer le marché chinois où tous les pays occidentaux se précipitent. Le défi est immense.

Que la Chine allait s'éveiller, cela tout le monde le savait. Le réaliser est une toute autre affaire, comme le démontre le peu d'attention que le Québec y a portée ces dernières années. N'eut été de quelques grandes entreprises comme Power Corporation et Bombardier et de quelques passionnés de la Chine comme Pierre Bourque, le Québec serait encore plus en retard qu'il ne l'est. Une des premières leçons que devra tirer M. Charest de ce voyage devra être qu'il faut une présence active et soutenue du gouvernement québécois dans ce pays où on n'a jusqu'ici pas fait d'efforts dignes de ce nom.

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Enthousiaste face au défi chinois, le premier ministre québécois l'est au point d'oublier, semble-t-il, qu'il y a plusieurs Chine. Outre la Chine économique, il y a celle des droits qui souffre d'un lourd déficit. Les porte-parole du gouvernement chinois ont dû être remplis d'aise en l'entendant dire, la semaine dernière, que «nous admirons tout ce que la Chine a réalisé depuis 40 ans». Son propos, qui manquait pour le moins de nuances, est typique de tous ceux qui vont en Chine pour faire des affaires et acceptent, dans l'espoir d'emporter la mise, de fermer les yeux sur les questions politiques. Le poids économique de ce pays allant croissant, ceux qui détourneront obligeamment leur regard de la question des droits seront de plus en plus nombreux. On aimera entendre Jean Charest dire qu'il ne sera pas de ceux-là.

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